Apocalypse now !

Depuis quinze ans, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, écrivains et cinéastes, se sont immergés dans les textes du Nouveau Testament, à la recherche de nos racines judéo-chrétiennes. En 1997, leur producteur, Denis Freyd (Archipel 33), et Arte leur permettaient de proposer une première série documentaire, "Corpus Christi", sur le passage du Jésus historique au Christ, fils de Dieu ressuscité. En 2004, avec "L'Origine du christianisme", ils analysaient la séparation du christianisme et du judaïsme.

Cette année, ils bouclent leur œuvre avec "L'Apocalypse", en partant du dernier livre du Nouveau Testament, L'Apocalypse, sans doute écrit vers 90-100, pour embrasser les quatre premiers siècles qui aboutissent au christianisme institutionnalisé par l'Empire romain (en 380). Arte diffuse cette nouvelle série (12x52 min) entre les 3 et 20décembre.

Entretien avec les auteurs
(
sources :www.lemonde.fr).

Votre intérêt pour la naissance du christianisme n'a pas fléchi au fil des années…

Jérôme Prieur – Au contraire! Le Nouveau Testament et les premiers textes fondateurs, très polyphoniques, nous fascinent toujours parce qu'il s'agit d'une très grande littérature. C'est vraiment vertigineux! Ils invitent donc à une lecture qui, de notre part, est non religieuse, non confessionnelle, mais laïque, littéraire et historique.

L'Apocalypse, le dernier livre du Nouveau Testament, est le point de départ d'une enquête pour comprendre comment, d'une petite secte juive de disciples de Jésus, on est passé à la religion unique et officielle de l'Empire romain. On est là en contact avec l'espèce de boîte noire de la naissance du christianisme.

Gérard Mordillat – Toute personne qui lit avec sérieux les textes du Nouveau Testament découvre que les Evangiles, par exemple, sont un laboratoire de formes fictionnelles, tant les chrétiens maîtrisent l'art du récit. Les histoires d'apparitions, par exemple, sont de merveilleuses prémonitions du cinéma, dans leur façon de jouer des rapports entre visible et invisible!

Vous abordez des questions passionnantes qui restent sensibles pour certains : le rapport du christianisme avec le judaïsme, l'hiatus entre Jésus et l'Eglise chrétienne…

G. M. – Mais Jésus est le fondateur d'une religion qu'il n'a pas voulue puisqu'elle n'existait pas de son temps! La séparation du christianisme et du judaïsme était donc impensable pour lui. On nous soupçonne parfois d'une démarche polémique, alors qu'elle nous est totalement étrangère. Bien sûr, notre point de vue n'est pas religieux, mais si nous avons passé quinze ans à lire ces textes, c'est bien qu'ils suscitent chez nous des interrogations des plus passionnantes! Puisque nous vivons dans un monde chrétien, autant savoir dans quelle histoire nos propres vies sont inscrites. Un exemple. Quand vous vous mariez, aujourd'hui, il vous faut deux témoins, même à la mairie. Eh bien ces témoins de la République viennent du Deutéronome de la Bible hébraïque où il est dit que, pour qu'un témoignage soit vrai, il faut au moins deux ou trois témoins.

C'est pour ça que Jésus est crucifié avec deux autres condamnés; ils ne sont pas historiquement attestés, mais le fait que le texte dise qu'il y avait deux personnes en plus de Jésus signifie qu'il a bien été crucifié. On est dans ce monde-là!

Pour certains chercheurs chrétiens, les textes semblent dire la vérité de l'histoire. Pas pour vous, n'est-ce pas?

J. P. – Il est vrai que pour nous, la vérité historique n'existe pas dans ce domaine; l'histoire s'exprime à travers la littérature.

G. M. – Il est certain que nombre de chercheurs espèrent découvrir, un jour, un fait brut, historique sans l'ombre d'un doute. Mais hormis la croix et l'inscription "roi des juifs" au nom de quoi les Romains ont crucifié Jésus, on est à peu près certain qu'on ne touche jamais l'histoire du doigt : c'est l'écho de l'histoire que les textes nous renvoient.

Votre cadre théorique, au fond, vous le donnez en ouverture de cette série, avec l'aphorisme du théologien Alfred Loisy (1857-1940) : "Jésus annonçait le Royaume et c'est l'Eglise qui est venue"?

G. M. – Oui. D'ailleurs, cette formule aussi claire que lapidaire reste pour certains une sorte de grenade d'assaut lancée sur la conscience chrétienne. Car l'histoire ne montre pas, comme le voudrait le dogme de l'Eglise, une continuité parfaite entre le Jésus condamné par les Romains en tant que criminel politique et la Rome d'aujourd'hui… C'est cet écart-là que nous essayons de mesurer, d'analyser et d'approfondir.

J. P. – La phrase d'Alfred Loisy résume effectivement assez bien le trajet que nous voulons explorer : comment on passe de Jésus, juif galiléen n'ayant qu'Israël pour horizon, à une religion d'empire, totalement dissociée du judaïsme au point d'en devenir même l'ennemie. C'est ce trajet qui ne cesse de nous surprendre depuis le début de nos travaux, au travers du grésillement des textes.

Les chercheurs que vous interrogez rendent compte de tous les courants?


G. M. –
Tous les points de vue, bien sûr, sont envisagés : la position juive, chrétienne, catholique, protestante, athée, et la nôtre de lecteurs. Sous tous les angles, comme dans un visage cubiste.

Avez-vous travaillé de la même manière que sur les autres séries, notamment pour entretenir un suspense?

G. M. – Oui, si ce n'est que nous avons discuté avec beaucoup plus de chercheurs, une centaine cette fois-ci, avant d'en retenir une cinquantaine pour le tournage. Car au-delà de leur érudition, il fallait qu'ils sachent réfléchir à voix haute devant une caméra, pour que nous puissions créer une tension dramatique plus tard, grâce à un montage en tuilage – où chacun reprend, affine, nuance ou complique le propos qui a précédé pour qu'il y ait progression, tension et énigme. Lectures, recherches, échanges avec les chercheurs et montage nous ont pris en gros trois ans. Quant au suspense, il tient à un impératif : rester dans le questionnement, mettre en avant les doutes et ne jamais conclure. Pour que tout reste en suspens et que le spectateur puisse lui-même prendre part à cette bataille d'idées, d'hypothèses et de propositions.

Au fond, nous organisons des échanges qui ne pourraient pas avoir lieu si ces chercheurs étaient en présence. La grande illusion de la télévision, c'est de faire croire qu'il suffit de réunir quelques personnes d'avis différents pour qu'il y ait débat. En réalité, il n'y en a aucun! Personne n'a le temps de s'exprimer vraiment, et on s'identifie à celui qui semble porter ses idées, c'est tout. Dans notre travail, le montage les fait dialoguer et s'opposer, et un débat a vraiment lieu.


Propos recueillis par Martine Delahaye

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