Chrétiens en péril

Longtemps économique mais désormais politique, l'émigration massive des chrétiens d'Orient vers les pays occidentaux met en péril la présence du christianisme dans son berceau. Un appauvrissement pour les sociétés arabes, confrontées au défi du fondamentalisme islamique.


Inexorablement, au Proche-Orient, leur présence se réduit comme peau de chagrin. Pris dans la tourmente des conflits, les chrétiens quittent la région. Tout particulièrement en Irak, plongé dans un chaos meurtrier. Estimée à environ 700 000 personnes, majoritairement des chaldéens, avant la chute de Saddam Hussein en 2003, la population chrétienne du pays (environ 3 % de l'ensemble des habitants) a depuis diminué quasiment de moitié. Soutien symbolique à la communauté éprouvée, le patriarche des chaldéens, Emmanuel Delly, a été fait samedi dernier cardinal par le pape Benoît XVI.

« A Bassorah, la grande ville du Sud, il y avait dix mille familles. Aujourd'hui, elles ne sont plus que cinq cents », raconte Ephrem-Isa Yousif, intellectuel et écrivain irakien, installé en France depuis vingt ans. Ce chrétien chaldéen est un des rares à se rendre encore régulièrement dans son pays d'origine. Il se prépare à partir, début décembre, pour le Kurdistan.

Les exilés de la guerre

Attentats, assassinats, enlèvements de prêtres ou de laïcs contre rançon, menaces de mort, spoliations des biens contraignent à l'exil. Un exil qui n'est pas seulement le lot des chrétiens mais de tous les Irakiens. Mais au regard des données démographiques, la saignée dans les rangs chrétiens – une hémorragie quotidienne – rend problématique à terme la persistance d'une présence, vieille là-bas de deux mille ans. Les exilés de la guerre ont d'abord pris la route vers les pays voisins. La Jordanie a été quasiment submergée. Elle compterait actuellement sur son territoire 750 000 Irakiens, et parmi eux entre 25 000 et 30 000 chrétiens. Devant cet afflux, Amman a, dans les faits, fermé sa frontière. La Syrie, elle, accueillerait entre 1,5 million et deux millions d'Irakiens. Parmi eux, 100 000 chrétiens (dont 60 % de chaldéens ; les autres se répartissent entre syriaques catholiques, orthodoxes, assyriens, arméniens).

Ils subsistent difficilement, soutenus pour certains par des parents à l'étranger qui leur envoient de l'argent. D'autres attendent un départ hypothétique vers le Canada ou l'Australie qui ont accueilli, ces dernières années, nombre de ces réfugiés, surtout ceux qui ont déjà de la famille implantée là-bas qui peut leur faciliter l'arrivée. En France, quelques milliers de chrétiens irakiens, reconnus comme réfugiés, se sont ces dernières années installés à Lyon ou à Marseille. A Rome, ce week-end, Michèle Alliot-Marie, ministre de l'Intérieur, a promis de faciliter l'accueil de jeunes Irakiens.

« Actuellement, les chrétiens remontent vers le nord de l'Irak, plus sûr, souligne encore Ephrem-Isa Yousif. Ils regagnent des villages kurdes que leurs ancêtres habitaient dans le passé. Le problème est de savoir maintenant comment ils vont pouvoir y gagner leur vie. » Ils se mettent à l'abri dans la province autonome du Kurdistan, exempte des luttes féroces entre chiites et sunnites, et fuient les grandes villes, Bagdad, Mossoul, Kirkouk ou Bassorah, sous pression de l'extrémisme islamiste.

Cette récurrente inquiétude pour l'avenir des chrétiens d'Orient a donné lieu à un colloque, les 16 et 17 novembre, voulu par Régis Debray et organisé par l'Institut européen en sciences des religions (IESR). Elle ne touche pas que l'Irak. C'est aussi le cas en Israël-Palestine où, selon le père Emile Shoufani, curé de Nazareth, il ne resterait qu'entre 120 000 et 130 000 chrétiens arabes. Les tensions avec les musulmans sont particulièrement vives à Bethléem sur la question des propriétés. Au Liban, les tensions et la confusion politique laissent aussi planer l'incertitude.

Trois stratégies

Certes, l'émigration n'est pas nouvelle. Pour les chrétiens maronites du Liban, elle a commencé dès le XIXe siècle. Essentiellement pour des raisons économiques ou commerciales. Depuis quarante ans, elle a pris, dans tout le Proche-Orient, une dimension politique, conséquence du conflit israélo-palestinien, de la guerre civile au Liban et, pour finir, de la guerre en Irak. Chaque crise provoque de nouveaux exodes. Plus de la moitié des maronites vivent désormais en diaspora. « Elle n'est pas l'apanage des chrétiens », tient cependant à préciser Mgr Philippe Brizard, directeur de l'Œuvre d'Orient, organisme qui apporte son soutien à des actions sociales et éducatives dans vingt et un pays. « Les riches s'en sortent toujours. Ce qui m'inquiète, ce sont les pauvres. Au Liban, il n'y a plus de classe moyenne. »

Comment les chrétiens avaient-ils auparavant composé avec les musulmans des sociétés arabes ? En Orient, selon Joseph Maïla, ancien recteur de l'Institut catholique de Paris, lui-même d'origine libanaise, les chrétiens minoritaires ont développé trois types de stratégie. En Egypte, les coptes, qui, avec dix millions de fidèles, représentent 10 % de la population, ont choisi celle de l'effacement. Ailleurs, les chrétiens ont opté pour celle du dépassement, en soutenant les nationalismes arabes. « Au Liban, ils ont inventé une stratégie propre, a expliqué pendant le colloque Joseph Maïla, celle de l'engagement.»

Construire la paix

Mais la donne a changé en raison de l'islamisation des sociétés arabes et de leur radicalisation. « L'Irak est devenu fondamentaliste, a souligné Jean Sleiman, archevêque de Bagdad pour les latins (catholiques orientaux). Après la chute du régime de Saddam Hussein, les choses ont changé très vite. Les voiles et les barbes sont apparus. Ce fondamentalisme, qui n'est pas seulement un courant, s'exprime par tous les moyens et est en train de devenir une culture. Sa généralisation et son acculturation sont très dangereuses. Le fondamentalisme nie absolument l'altérité, qu'elle soit américaine, occidentale, chrétienne. En soi, il ne peut supporter l'autre. »

La montée du fondamentalisme signe à la fois une crise interne à l'islam et le marasme social et économique des sociétés arabes. « Le fondamentalisme musulman croît sur un fond de frustration », estime ainsi Philippe Brizard. « Nous sommes tous chrétiens et musulmans face à l'extrémisme qui se développe dans l'islam », a martelé, pendant le colloque, Mgr Michel Sabbah, patriarche latin (catholiques orientaux) de Jérusalem. Car, au-delà des différences confessionnelles, il y a bien une identité arabe commune. C'est du moins ce que défendent Michel Sabbah ou encore Emile Shoufani qui évoque, lui, le traditionnel pont entre cultures qu'ont assuré les chrétiens. « Ce conflit peut encore durer cent ans car les cœurs des gens sont encore blessés, appuie-t-il. Notre rôle, je crois, en tant que chrétiens, est de dialoguer avec tous, l'Autorité palestinienne, les gouvernements arabes, les juifs. Sans le dialogue, nous ne pourrions rien faire. »

« Les chrétiens sont emmurés dans une impasse de civilisation. Mais y a-t-il des alternatives ? La situation est noire mais pas désespérée », estime pour sa part Joseph Maïla. Reste que, pour les uns et les autres, la solution est d'abord géopolitique : bâtir enfin la paix. Avant que les communautés chrétiennes se soient définitivement éteintes au Proche-Orient ?

Repères

Les chrétiens d'Orient constituent une mosaïque de communautés réparties dans tout le Proche-Orient.
Ils ont gardé majoritairement leurs traditions et leurs langues liturgiques, syriaque, arménienne, égyptienne, nées lors des grandes querelles théologiques qui ont marqué les premiers siècles du christianisme, tout particulièrement pendant le concile de Chalcédoine, en 451, où fut débattue la question de la nature du Christ.

Bernadette SAUVAGET

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