TURQUIE : Un procès pour juger les victimes !


En avril, trois chrétiens étaient assassinés dans l'est du pays. Mais, curieusement, le procureur chargé du dossier se focalise sur les “provocations” commises par les missionnaires. Une dérive qui en dit long sur l'état de la laïcité en Turquie.

Le procès des meurtriers des missionnaires de Malatya [dans l'est de la Turquie] a commencé le 23 novembre [le 18 avril dernier, trois chrétiens – un missionnaire allemand et deux Turcs – étaient égorgés dans les locaux de leur maison d'édition]. Grâce au quotidien Milliyet, nous avons pu prendre connaissance du contenu du réquisitoire du procureur chargé de ce ­dossier. Un acte d'accusation où, après lecture, il est difficile de déterminer qui est jugé. En effet, va-t-on juger les assassins des trois missionnaires qui ont été égorgés après avoir été sauvagement torturés ou bien le procès vise-t-il ces trois missionnaires ? Le réquisitoire contient effectivement davantage d'informations et de documents sur les activités missionnaires de la maison d'édition Zirve [des protestants évangéliques] que sur la description des tortures et des meurtres commis par les accusés. On trouve ainsi dans le dossier une liste détaillée des personnes rencontrées depuis 2005 par les victimes de ce ­triple assassinat. Et ce n'est pas tout...

Les notes relatives au contenu de ces rencontres, par exemple la retranscription de propos tels que “ils ont été très intéressés par nos publications”, se retrouvent en bonne place dans ce réquisitoire, où l'on trouve aussi le contenu de tous les courriels envoyés et reçus par cette maison d'édition dont le type d'activité des membres, dans chaque province, est explicité avec force détails. Le contenu des livres expliquant la religion chrétienne publiés par cette maison d'édition est intégralement incorporé au dossier. Il convient de s'interroger sur les raisons qui motivent qu'une aussi large place soit accordée, dans ce réquisitoire, aux informations relatives aux activités des trois missionnaires assassinés et à celles de leur maison d'édition. Les avocats des victimes tentent d'alerter l'opinion en expliquant qu'il s'agit là d'une tentative du procureur de situer ce meurtre dans un contexte où les activités missionnaires sont ­présentées comme une “insupportable ­provocation” , ce qui permettrait ainsi d'alléger la peine des meurtriers. Selon moi, les dommages éventuels en ­termes de réduction des peines ne sont pas l'aspect le plus grave de cette affaire. Non, ce qui pose véritablement problème, c'est qu'une telle approche puisse être défendue, par le biais d'un acte d'accusation, et pas seulement dans le cas du procès de Malatya, face à l'ensemble de la société, ce qui encourage les gens à ne plus envisager ce genre de ­meurtre que sous l'angle d'une réaction à une grave “provocation” .

“Nous ne parvenons pas à voir la liberté comme un tout”

Ce thème de la provocation est en quelque sorte la traduction en droit de l'idée selon laquelle les missionnaires “l'auraient bien cherché”. Dès lors qu'une telle mentalité s'infiltre jusque dans des réquisitoires, il ne faut pas ­s'étonner qu'elle s'impose durablement dans la conscience collective. Et c'est bien cela qui est grave. Il faut d'ailleurs admettre que la société turque fait preuve d'intolérance dans ce domaine. En effet, bien que l'on ne cesse au niveau politique de répéter, en particulier ces dernières années, que ces missionnaires chrétiens n'ont commis aucun délit et même que leur liberté est une des manifestations et des conditions de la pratique de la laïcité, je doute fort qu'une partie importante de la population musulmane de ce pays range les activités missionnaires chrétiennes dans la catégorie des droits et des libertés. Certes, il ne s'agit pas d'encourager au meurtre de ces missionnaires. Pour autant, ce qu'ils font n'est pas considéré comme un droit. Je pense même que les procureurs qui ont rédigé cet acte d'accusation se sont appuyés, consciemment ou non, sur ce sentiment dominant au sein de la société turque.

Qu'y a-t-il donc pourtant de plus naturel que de se sentir investi de la mission de convaincre les autres de ce que l'on tient pour certain ? Mais, en Turquie, à force de compartimenter les idées et les comportements sans réussir à les associer, nous ne parvenons pas à considérer la liberté comme un tout. Ainsi, la liberté religieuse ne se confond jamais avec la liberté sexuelle. Certains d'entre nous, qui sont très sensibles au thème des ­libertés politiques, se replient soudainement sur eux-mêmes dès lors que l'on aborde la question de la liberté au sein de la famille. Ils ne parviennent pas à comprendre que la laïcité, dont nous donnons des définitions nombreuses et variées, n'est en fait rien d'autre que la mise en application, dans le domaine des religions, de la liberté et de la démocratie. Ce sont les mêmes qui applaudissent à l'expansion de l'islam dans le monde, mais considèrent comme des espions les chrétiens qui veulent faire la même chose en Turquie.

Gülay Göktürk

Visiter le site:
www.courrierinternational.com


forum.htm









Paraboles.net - 497, av Victor HUGO - 26000 VALENCE
Tél :
04 75 81 82 24 - Fax : 04 75 81 82 25 - Email : contact@paraboles.net