LA
SUBVERSION DU CHRISTIANISME
AUTEUR : Jacques Ellul
EDITIONS : Les éditions
du Seuil
LA DESACRALISATION PAR LE CHRISTIANISME
...quand, dans l'Eglise,
on va chercher à revenir "aux origines",
par exemple au moment de la Réforme, cela va se traduire
par un violent mouvement de désacralisation. La lutte
de la Réforme a été presque tout entière
centrée sur la volonté de détruire le " sacré " qui
avait envahi l'Eglise catholique. Mais il faut surtout retenir
les accusations portées contre les premiers chrétiens,
dans les plus anciens textes romains qui les concernent où ils
sont considérés non seulement comme " ennemis
du genre humain ", mais aussi comme athées et
destructeurs des religions. Les Romains ne vivaient pas du
tout le christianisme naissant en tant que nouvelle religion
mais en tant que " antireligion ". Leur appréciation était
assurément fondée. Ce que les premières
générations chrétiennes mettaient en
cause, ce n'était pas seulement la religion impériale
comme on l'a dit souvent mais toutes les religions du monde
connu.
La question que je voudrais soulever ici, c'est précisément comment, à partie
de cette première prise de position, fondamentalement critique, l'Eglise
et les chrétiens ont-ils progressivement reconstitué un sacré,
des formes religieuses, et une resacralisation du monde. Mais, auparavant ,
il est utile de montrer un peu plus en quoi consistait cette désacralisation.
Elle s'effectue à deux niveaux, en deux époques différentes,
par l'action de la pensée théologique hébraïque et
par celle du développement chrétien. Tout le monde sait que dans
la Bible juive, dans le Pentateuque ou chez les Prophètes, il y a une
violente attaque contre les religions. Trop souvent on l'interprète
de la façon la plus élémentaire en estimant qu'il s'agit
d'un conflit entre religions. Ce n'est pas du tout la question. En réalité,
le combat est mené contre le sacré…
Les premiers chrétiens n'avaient aucune espèce de révérence
particulière pour le lieu où se réunissaient les fidèles,
où on écoutait la Parole de Dieu et célébrait les
sacrements. C'était un lieu quelconque. Mais à partir du moment
où ce lieu devient un bâtiment splendide, impérial, et
où par ailleurs change aussi la théologie du sacrement (nous
y reviendrons), ce lieu radicalement différent de tout autre est investi
des croyances concernant les temples païens. Il y a une présence
particulière de Dieu en ce lieu… et c'est très exactement
le sentiment du sacré qui remonte. Qui plus est on va même séparer
dans l'église deux parties, comme dans les temples païens. Une
partie pour les fidèles, plus " profane " et une partie pour
les prêtres où se célèbre la cérémonie
religieuse elle-même. Cela aussi est tout à fait typique de la
reconnaissance d'un lieu sacré exceptionnel.
Pour bien marquer qu'il s'agit dans l'église d'un lieu sacré,
il faudra accomplir certains gestes pour y entrer, se découvrir, s'agenouiller,
prendre de l'eau bénite, là encore nous sommes en présence
d'un comportement sacré. On ne peut pas approcher d'un lieu sacré sans
un certain nombre de formalités, de précautions. L'eau bénite
couvre le fidèle qui ose approcher du sacré de la " contamination " (de
la colère de Dieu dira-t-on autrement). En même temps certains
lieux deviennent très exactement sacrés : les tombes de martyrs,
les lieux où se sont produits des miracles, les lieux où ont été exécutés
les martyrs, etc. Il y a pèlerinage pour approcher de ces endroits,
de même qu'il y a volonté, par exemple de se faire enterrer près
des tombes des martyrs, et ceci très anciennement dans l'Eglise.
Ainsi se trouve littéralement évacuée toute la désacralisation
judéo-chrétienne. La Bible affirme " la terre au Seigneur
appartient " (toute la terre, sans distinction) mais ici au contraire,
il y a des endroits où Dieu est plus proche, plus sensible, plus présent.
Il y a des endroits sacrés, le reste étant profane…
Il faut bien dire, d'ailleurs,
que dans le protestantisme, qui a été un effort
de désacralisation, qui a tant profané le sacré catholique,
on assiste à des processus identiques : le temple
est devenu lui aussi un certain lieu sacré, la Bible
est devenu matériellement un livre sacré. J'ai
connu le temps où cela était un scandale
affreux d'arracher une ou des pages de la Bible. Invinciblement
le sentiment du sacré réinvestit cela même
qui était destiné à le détruire…
D'ailleurs
le mot qui n'est presque jamais employé dans le Nouveau
Testament va être
de nouveau couramment utilisé. Il y aura le chant
sacré, la musique sacrée, l'art sacré,
les livres sacrés, les vases sacrés, de même
que l'on enseignera une histoire sacrée, différente,
séparée de l'histoire universelle des hommes.
Ce changement de vocabulaire est tout à fait caractéristique
du changement de mentalité, de conception religieuse
et de la réapparition de ce sacré que la pensée
juive et chrétienne avait lors de sa puissance vive,
de son origine sévèrement combattu.
Ce monumental échec
historique me paraît l'une des preuves les plus flagrantes
de l'inhérence du sacré à l'existence
de l'homme, et de la permanence de cette force active (je
ne dis pas objective) qui mène l'homme à chaque
fois reconstituer un univers sacré sans lequel, apparemment
il ne saurait exister dans l'univers qu'il s'est constitué".
Seul le sacré (et non pas l'aventure proposé par
le christianisme) le rassure et lui donne le sentiment à la
fois de la stabilité de son univers et du sens immuable,
et objectif, de sa vie.