Gabriel Ringlet, l’évangile d’un libre penseur
Dieu serait-il laïc ?

Le véritable défi auquel chacun se trouve confronté, c’est d’aller loin en soi. C’est d’accueillir le ciel qui l’habite. C’est de raviver la liberté qui se brûle. C’est de se dresser dans sa pleine stature d’homme ou de femme. C’est de se laisser traverser par la douleur du monde et retrouver se lieu inviolable où personne ne peut pénétrer sans son consentement.

Cette retrouvaille-là, je suggère, même un peu, même timidement que chrétiens et laïques la célèbrent ensemble. Je propose une rencontre spirituelle forte, chacun, bien entendu, conservant sa mémoire et sa tradition propres. Cela me paraît particulièrement nécessaire à un moment où les individus retirent aux institutions, y compris aux églises, le rôle d’offrir un sens à l’existence. Il n’y crois pas si, d’abord et parfois même au cœur de l’institutionnel, des individus, des cercles, des groupes, des « nouveaux lieux » ne décident pas de se lever et de conduire la modernité au-delà d’elle-même.

Dialogue et échange ?

Plusieurs rendez-vous s’annoncent ou se prennent déjà, à l’aube du prochain millénaire : les échange entre chrétiens, la rencontre entre religions. Peut-être faudrait-il ajouter au débat qui s’amorce entre différentes laïcités ? Ces dialogues, doit-on s’en étonner, seront lents et difficiles. Mais déterminants. Car avec Hans Küng, je pense qu’il n’y aura pas de paix dans le monde, tant qu’il n’y aura pas de paix entre les religions. Mais j’ajoute que la paix entre religions suppose le concours actif de ceux qui sont sans religion. Je veux dire que le débat entre confessions chrétiennes ne peut faire abstraction de l’autre : le juif, le musulman, l’Oriental. Et que le débat entre croyants de différentes religions ne peut ignorer l’autre : le sans religion. Je n’aime pas la préposition sans qui exprime l’absence, le manque, la privation, l’exclusion. Comme on dit sans abri, sans cœur, sans gène, sans emploi et…. sans-religion ! Je ne suis pas plus emballé par non- ou par in-croyant. Mais comment exprimer un seul mot, positif, la foi de celles ou ceux qui ont choisi de croire par un autre chemin ?

La beauté au cœur de l’expérience chrétienne

On l’oublie trop souvent, pour les premiers témoins, l’événement de la résurrection est d’abord appréhendé en termes de beauté. Dire que le christianisme invite à la beauté, c’est une manière d’affirmé qu’à coté de la faiblesse de croire (fragilité) il ne faut pas négliger la joie d’admirer. L’expérience chrétienne ne peut donc pas se passer de la célébration, de la contemplation, de la prière, de l’extase… je sais la difficulté de ses mots-là, leur usure, le refuge, la fuite, la répétition d’un passé sérieux. Je veux parler d’autre chose, d’une invention, d’une création. Répétition si on veut, mais alors au sens musical, comme le thème d’une sonate qui s’approche, s’amplifie, disparaît et reviens dans la partition d’une vie.

Je n’imagine pas ma vie sans liturgie. Célébrer, se n’est pas déserter, abandonner la fragilité à son sort, mais au contraire l’épouser pleinement. Ne l’oublions pas : dans prière il y a précaire. Et la beauté connaît tellement bien la précarité. La beauté n’éloigne pas l’incarnation, elle en rapproche. Loin de me remplir, elle me vide. Loin de rassasier, elle m’affame. Demandez donc à un artiste, à un écrivain, l’arrachement que signifie la création, la douleur de travail de genèse, le découragement, le désespoir quelquefois… et la joie au bout de l’ascèse, au terme d’une longue patience.

Les églises qui ont parfois prêté grande attention à la beauté ne s’en sont-elles pas écartées ? Les Eglises et les théologies. En négligeant la beauté, elles ont négligé les artistes, les musiciens, les écrivains… Pourquoi ? Parce que le sensuel éloignerait de Dieu ? Allons donc ! C’est de l’inverse qu’il s’agit. Le sensuel éloigne du mal, les rites les plus simples arrachent à la mort et la beauté appelle la bonté. Pourquoi voulons-nous donc séparer la beauté de la bonté, opposer l’éthique à l’esthétique, jouer Agapé contre Eros ? N’est-ce pas le moment de développer cette « théologie de la beauté » dont parlent aussi bien Olivier Clément ou Paul Evdokimov, en se rappelant avec saint Augustin qu’avant d’être vraie la Bible doit être belle.

L'évangile d'un libre penseur, Gabriel Ringlet,
éditions Albin Michel, 2002.

 

 









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