Etonnement
d’un amour
Lettre d’Afrique
La lettre qui suit
et qui a donné son titre à ce
livre, je l’ai écrite en novembre et en décembre
1978, en vivant dans un bidonville d’Afrique. Entre
temps, il y a deux années de journal qui n’ont
pas trouvé place dans ce livre. Elles seront contenues
dans une prochaine publication et cette lettre d’Afrique
retrouvera alors sa place chronologique.
Pour constituer
le présent livre, ce sont quelques-uns
de mes frères qui ont choisi parmi tous mes papiers,
y compris parmi les prières que chaque jour je compose à Taizé pour
la prière commune de midi.
A toi qui cherches à te
réaliser, j’ai écrit
d’Afrique cette lettre, elle fait suite à une
autre lettre « Vivre l’inespéré ».
Il
ne force jamais la main de quiconque
Si souvent tu m’interroges « comment
me réaliser ? »
Que ne puis-je poser
ma main sur ton épaule et, avec
toi, avancer sur le chemin.
Ensemble nous tourner vers Celui qui, connu ou inconnu,
sans jamais s’imposer, paisiblement t’accompagne.
Le laisseras-tu déposer au creux de toi-même
la fraîcheur d’une source ; ou rougirais-tu
de toi au point de lui dire « je ne suis
pas digne que tu m’accompagnes » ?
Ce qui fascine en Dieu, c’est son humilité.
Il ne punit jamais, il ne tire pas sur la corde, ni ne blesse
jamais la dignité humaine.Venant de nous, tout geste
autoritaire défigure sa face et fait fuir.
Et le Christ, « pauvre et humble de cœur »,
lui ne force jamais la main de quiconque.
S’il s’imposait, je ne t’inviterais pas à le
suivre.
Dans le silence du cœur, inlassablement, pour chacun
il murmure une parole » n’aie pas peur je
suis là ».
Vivre la Pâque avec Jésus
A la joie il appelle, non à la morosité.
Non pas gémir sur les liens qui t’enserrent
ou la tyrannie d’un moi que tu veux préserver.
Non pas te replier sur toi pour re survivre mais, à tous
les âges, une nouvelle naissance.
Sa joie non pour te l’approprier, tout bonheur te
fuirait.
Je souhaiterais t’entrainer à créer,
par ta vie, le poème d’un amour avec lui.Non
point un poème de facilité, mais, jusque dans
la grisaille des tes jours, son allégresse et la gaîté elle-
même. Sans elles, qui se réaliserait ?
Quels que soient tes doutes ou ta foi, ce qui captive, il
l’a déjà placé au devant de toi.
Personne ne pourra répondre à ta place. A
toi seul d’oser.
Comment ?
Partir au loin pour t’enfoncer dans les conditions
des plus rejetés ; renverser les puissances d’injustice ;
rendre l’homme à sa dignité ; est-
ce cela t’exposer ? Oui, mais là n’est
pas le tout de la vie.
Ou encore : partager tes biens, serait- ce cela l’audace
de l’Evangile ?
Le jour viendra où, pour suivre le Christ, tu y sera
entraîné, inéluctablement. Y répondre
supposera de t’attarder aux sources intarissables.
Qui renoncerait à d’abord y étancher
ses soifs, deviendarit, à son insu, un doctrinaire
du partage.
Mais quel est, pour tous, le plus grand des risques proposé par
cet Humble de cœur ? Il est de « Vivre
la Pâque avec Jésus ».
Avec lui, traverser les passages de la mort à la
vie, l’accompagner parfois dans son agonie pour toute
la famille humaine ; et, à chaque jour, déjà commencer à ressesciter
avec lui.
La joie, non pas l’accablement. A chaque instant tout
déposer en lui, jusqu’au corps fatigé.
Et cela sans méthodes singulières, tu y aurais
perdu le sens de la prière.
Sauras-tu l’attendre quand les profondeurs crient
de solitude et tirent de tes entrailles l’ultime question « où donc
es Dieu »
L’attendre jusque dans les aridités de cette
terre assoiffée de ton corps et de ton esprit.Attendre
aussi avec beaucoup d’autres un événement
dans l’aujourd’hui de l’humanité.
Cet événement ne relève ni du merveilleux,
ni du fabuleux, il n’est pas d’avantage une projection
de toi-même.Fruit d’une attente priante, il s’inscrit
concrètement dans le sillage d’un miracle de
Dieu.
Dans la prière toujours pauvre, comme l’éclair
traverse la nuit, tu découvriras son secret :
tu ne te réalies qu’en présence de Dieu….et
aussi, tu éveilleras à Dieu, avant tout, par
ta propre vie.
Dans une ardente patience, ne t’inquiète pas
de savoir prier. L’ignores-tu ? Toute prétention
spirituelle est déjà la mort de l’âme.
Même sans le reconnaître, te tiendras-tu auprés
de lui, dans de longs silences où rien ne semble se
passer ? Là, avec lui, s’élaborent
les plus fortes décisions. Là se dissolvent
les continueles » à quoi bon « et
le septicismes d’un désabusé.
Dis-lui tout et laisse- le chanter en toi le don radieux
de la vie. Dis-lui tout jusqu’à l’indicible
et même l’absurde.
Quand tu comprendras peu son propre langage parle-lui en.
Dans tes luttes, il suscite en toi une parole, une intuition,
une image…Et germe au dedans de toi une fleur de désert,
une fleur d’allégresse.
Le feu de son pardon
Te réaliser ?
J’aimerais aplanir pour
toi le sentier qui même aux sources jaillantes. Là,
et pas ailleurs, s’épanouissent l’imagination,
les forces viriles du risque.
Le sais-tu assez ? En chaqye être humain un don
irremplacable. En plus ou en moins tpout t’habite,
toutes les tendances. En toi les terres fertilles, en toi
les deserts brûlés.
Te réaliser ? Ne te place pas au rang des gens
arrivés. Tu y perdrais des énergies vitales
et cette transfiguration de la volonté en capacités
créatrices.
Pas de complaisances avec toi-même. Ne t’attarde
pas aux situations sans issue. Sans hésiter, passe à l’étape
essentielle, hâte-toi.
A ton insu, tu peux blesser ce que tu touches.Seul le Christ,
lui, touche sans blesser.
Considère le prochain non pas dans une phase de son
existence, mais dans toutes les étapes de sa vie.
Aussi ne cherche pas à séparer la mauvaise
herbe du bon grain. Tu tirerais les deux à la fois
et, en arrière de toi, quelle dévastation.
Tu aurais échangé la perle rayonnante contre
les terres crevassées qui ne retiennent pas l’eau.
Tu me dis encore « comment me réaliser
quand telle image de ma propre histoire recouvre de cendres
la sources d’eau vive ? …oublier les ravages
du passé, personne ne le peut et pas d’avantage
le regret tenace, lancinant ».
Un seul soupir sorti de tes entrailles, déjà tu
es inondé de confiance. Ce qui t’enchaine, Dieu
s’en occupe.
Pour toi cette prière « pardonne- leurn
ils ne savent pas ce qu’ils font, pardonnes-moi, je
ne savais pas ce que je faisais ».
Aimer, c’est vite dit. Pardonner, c’est aller
jusqu'à l’extrême de l’amour…Pardonner
non en vue de changer autrui, mais uniquement pour suivre
le Christ. Nul en peut s’approcher plus près
du Dieu vivant…Te voilà toi-même source
de pardon.
Aux temps d’obscurité , quand se perd le sens
de la vie et jusqu'à ton identité, flamboie
une lueur suffisante pour éclaier ta nuit…
…S’engouffre en toi le feu de son pardon et
se dissipe ta propre confusion ; il t’apppelle
par ton nom ; et ce feu brûle mmême les
racines d’amertume.
Ce feu ne dit jamais « c’est asseez ».
Deviens
ce que tu es
Te réaliser ? Hésiterais-tu face à un
choix par crainte de te tromper ? T’enliserais-tu
dans les marécages de tes atermoiements ?
Sache-le, un oui au Christ pour toute la vie est entouréz
d’une part d’erreur ; mais celle-ci est
purifiée, déjà au départ, par
un acte de la foi.- Partir alors sans voir, lui faisant confiance
sur sa parole.
N’appelle plus ta propre ténèbre pour
couvrir ton refus. Heureux qui arrache sa main de devant
ses yeux pour prendre le plus grand des risques, « vivre
la pâque avec le Christ ».
Te réaliser ? Deviens ce que tu es au cœur
de ton cœur.
…et s’ouvrent les portes de l’enfance,
l’étonnement d’un amour
Frère Roger, nov- déc
1978
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