BILL TALEN, le "révérend Billy",
apôtre de la non-consommation...

Les frasques de Bill Talen, plus connu sous le nom de révérend Billy, sont résumées dans un petit morceau de papier punaisé dans la cuisine de son modeste appartement de Brooklyn. C'est un message pour sa femme, Savitri, 35 ans, laissé par un ami : “Bill m'a dit de te dire qu'il n'est pas en prison et qu'il rentre à la maison.”

Mais Savitri n'est plus vraiment inquiète à l'idée de voir son mari embarqué dans une voiture de police et emmené au poste le plus proche. Cela lui arrive régulièrement, et les policiers le gardent rarement longtemps. Il est en effet plutôt délicat de mettre à l'ombre un homme d'Eglise en costume blanc et col de pasteur, même si le personnage en question n'est pas un véritable révérend. On ne sait jamais, il pourrait se mettre à confesser les prostituées et les maquereaux.

Si vous avez déjà vu le révérend, vous ne risquez pas de l'avoir oublié. C'était peut-être dans un café Starbucks, une boutique de lingerie Victoria's Secret ou une boutique Walt Disney à New York. Il s'agit de ses cibles préférées. Il se sera certainement dirigé vers le comptoir et aura entamé l'un de ses rites favoris : l'imposition des mains sur la caisse enregistreuse, suivie d'un exorcisme. Si c'était dans un café Starbucks, il se sera mis à psalmodier le nom de la chaîne, accompagné par sa chorale. Et, si vous avez eu de la chance, vous aurez entendu le révérend et ses choristes entamer leur “hymne à Starbucks”, qui parle de la façon dont la chaîne exploite les cultivateurs de café éthiopiens sans se soucier le moins du monde du commerce équitable.

Après avoir commencé comme simple poète des rues il y a près de trente ans, Bill Talen est devenu ces dernières années un véritable “phénomène de chaire” et la bête noire de la police. Capable de se lancer dans des harangues enflammées, il imite à la perfection cette espèce très spéciale d'Américain dévot : le télévangéliste. Mieux encore, il a appris à utiliser son talent pour porter une parole militante en laquelle sa femme et lui croient profondément. Le révérend Billy est en effet le fondateur et le dirigeant de la Church of Stop Shopping [Eglise de la non-consommation] et il prêche un évangile on ne peut plus sérieux. Il veut nous sauver d'une “Shopocalypse” imminente, c'est-à-dire l'avènement d'une époque où les communautés seront remplacées par des centres commerciaux, où la vie spirituelle sera supplantée par le culte de la carte de crédit et où la liberté sera corrompue par l'esclavage auquel nous soumet notre addiction aux achats.

La bonne parole de Talen s'est aujourd'hui répandue un peu partout. Les vidéos de ses actions rencontrent beaucoup de succès et il est connu jusque dans les couloirs du Congrès américain. Accompagné de sa chorale, il a en effet récemment fait une apparition dans la grande rotonde, pour interpréter un Hymne au 1er amendement, un chant contre la guerre en Irak qu'ils ont repris dans la cafétéria du Capitole et même dans les bureaux des sénateurs Hillary Clinton et Barack Obama. “Changez !” pouvait-on les entendre tonner. “Nous devons tous changer maintenant ! Changez, alléluia ! Nous serons peut-être un peu gênés de laisser sa chance à la paix. Cela nous semblera peut-être ridicule ! Mais faites la paix au Congrès aujourd'hui !” Les interpellés sont pour la plupart restés stupéfaits.

Mais la célébrité de Bill Talen est surtout sur le point de décoller grâce au réalisateur Morgan Spurlock, l'homme qui s'est nourri uniquement chez McDonald's pendant un mois et a immortalisé son supplice gastro-intestinal dans le documentaire Super Size Me, qui a fait un tabac dans le monde entier. Spurlock, qui habite également à Brooklyn, vient en effet de terminer un nouveau documentaire intitulé What Would Jesus Buy ? [Qu'achèterait Jésus ?], dont la sortie est prévue pour l'automne. Cette fois, le personnage principal n'est pas Spurlock mais le révérend Billy. On y suit la dernière croisade du révérend à bord d'un un bus délabré – en fait, de deux bus, le premier ayant été embouti dès le deuxième jour alors que Talen prêchait l'abstinence de consommation. Avec sa troupe, il envahit les centres commerciaux et les grands magasins, et va même porter la bonne parole dans les églises qui ont le courage de l'inviter. Le voyage dure quatre semaines et commence à Times Square le “Vendredi noir”, c'est-à-dire le lendemain de Thanksgiving, jour où démarre la course aux achats de Noël. Il se termine le 24 décembre à Disneyland, en Californie.

Si, dans Super Size Me , Spurlock mettait en évidence l'impact des fast-food sur les enfants, il montre cette fois l'emprise des publicitaires et des fabricants de jouets sur les jeunes Américains. Le documentaire affirme par exemple que l'enfant américain moyen est exposé à 3 000 publicités par jour. Les adultes sont également victimes de cette pression : les Américains consacrent en moyenne une heure par semaine à une activité spirituelle, comme aller à l'église, et cinq heures à faire des achats. Bill Talen, qui a grandi dans une famille calviniste conservatrice dans le Minnesota, a commencé à jouer le rôle d'un prédicateur “par intermittences” dans les années 1990. A la fin de la décennie, alors qu'il habitait à Times Square, il s'est insurgé contre la campagne menée par le maire de l'époque, Rudolph Giuliani, pour faire du quartier ce qu'il est devenu aujourd'hui : un carrefour non pas du monde entier mais des multinationales. “Giuliani faisait arrêter tous ceux qui n'avaient aucun pouvoir, comme les gens de couleur ou ceux qui n'avaient pas d'argent ou de travail, se souvient-il. Il a volontairement transformé Times Square en un immense centre commercial. C'est là que j'ai senti l'importance de devenir prédicateur des rues.”

Le documentaire de Morgan Spurlock commence par une vidéo de la première apparition en public du révérend Billy. On l'y voit traîner une chaire blanche au centre de Times Square pour faire son premier sermon sur l'anticonsommation. Pénétrer dans une propriété privée – qu'elle appartienne à Disney, à Starbucks ou à Victoria's Secret – et haranguer les gens avec ses fausses prédications est devenu avec le temps de moins en moins intimidant. “Nous manquons incroyablement de retenue , plaisante-t-il. Faire sortir les consommateurs de leur envoûtement est très excitant. Les boutiques Disney, par exemple, sont de véritables temples de la vente. Il y règne une atmosphère de recueillement, et la moindre parole prononcée un peu fort est entendue. Les gens parlent en chuchotant, comme s'ils étaient tombés dans une sorte d'extase consommatrice” , ajoute-t-il. Les réactions des acheteurs sont variées. “Certains s'arrêtent et nous regardent fixement, d'autres rient. Il y en a aussi qui nous demandent ce qui se passe, tandis que certains autres s'en vont carrément” , précise le révérend.
L'important est de leur faire prendre conscience de “l'hypnose institutionnalisée qu'ils subissent , affirme Bill Talen. On nous présente le fait d'avoir tous ces produits à acheter comme une liberté. Lorsque Ben Laden nous a attaqués, le 11 septembre 2001, on nous a dit que c'était parce qu'il enviait notre mode de vie. Et, le lendemain, que nous a-t-on dit ? Allez faire des achats ! Voilà ce que nous ont dit Bush, Cheney et Giuliani : ‘Achetez, continuez d'alimenter l'économie.'” L'invasion de l'Irak est, pour Talen, un produit comme les autres, que les Américains ont acheté en même temps que leur iPod ou leur chaise longue. “Nous la voyons comme une guerre de consommation, lance-t-il. C'est le produit le plus important que nous ayons jamais acheté. Il nous a été vendu à coups de publicité mensongère. Cette guerre nous a été fondamentalement vendue comme un jeu vidéo. Et le sentiment patriotique est lui aussi un produit de consommation.”

Il pense que le nouveau documentaire de Spurlock aura du succès, en partie parce qu'il observe aux Etats-Unis un revirement politique qui devrait permettre au documentaire de toucher davantage de monde. “Les choses sont en train de bouger” , affirme-t-il, en pointant le résultat des élections de novembre 2006 qui ont vu les démocrates arriver en masse au Congrès. Le documentaire pourrait donc ne pas seulement prêcher les convertis mais toucher un vaste public. Bill Talen sait pertinemment que, si What Would Jesus Buy ? marche bien, les projecteurs se braqueront sur lui, ce qui devrait se traduire par une augmentation de ses revenus. Il pourra alors peut-être acheter un nouveau bus pour sa chorale et moins dépendre de la charité d'autrui lorsque sa troupe est en tournée. “Nous pourrons faire notre travail dans de meilleures conditions”, se félicite-t-il. Mais la célébrité n'est pas sans risque. Elle pourrait faire du révérend Billy une star, et peut-être même une icône médiatique. Bref, un produit de consommation. L'idée fait brièvement sourire Talen, mais il jure qu'il ne se laissera jamais corrompre et qu'il restera fidèle à ses convictions. “Nous garderons les pieds sur terre et la main sur le tiroir-caisse” , assure-t-il. Pour l'exorciser, bien sûr.

David Usborne

The Independent

source : courrier international   









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