Toute une vie ensemble
Albert Donval
Institut des sciences de la famille de Lyon
Réflexion : pour
résister
au temps, l’amour doit se construire chaque jour
Qu’est-ce
qui fait qu’un couple dure toute
une vie ? Qu’est-ce qui fait qu’un homme
et une femme vieilliront ensemble, alors que d’autres
se seront séparés, certains très tôt,
quelques-un sur le tard, beaucoup en plein chemin ?
Hasard de loterie, alchimie amoureuse, harmonie sexuelle,
foi dans le couple, tempérament fidèle, croyance
religieuse… chacun de ces facteurs joue son rôle,
sans qu’il ne soit possible de dresser le portrait-robot
du couple durable. Les raisons de rester ensemble sont une
chose, le mystère d’un lien intime une autre,
incomparable.
On sait seulement que, pour personne, n’existe
aujourd’hui
de garantie absolue que ça dure toute une vie. Ni
le mariage – pourtant précieux comme soutien – ni
le serment d’amour – pourtant de bon augure – ne
sont pas une assurance tous risques. La preuve ? On
se marie et on se démarie, on s’aime et on ne
s’aime plus. Le divorce et le désamour sont
les signes majeurs du mal-être conjugal. Ils ne sont
pas les seuls. Il y a aussi les ménages dans l’ennui,
les amours en monotonie, les maisons en tristesse ou en violence
sourde. Au pays des amants, se côtoient le meilleur
et le pire, la merveille et l’horreur, la grâce
et la pesanteur.
Les jeunes continuent pourtant de croire
en l’amour
et de se marier. Leur engagement est seulement plus tardif
et assorti d’un discours généralisé d’incertitude
concernant l’avenir. Plus que les anciens, pétris
du sentiment et de l’obligation d’un amour éternel,
ils voient la vie de couple comme une aventure à l’issue
incertaine. « On ne peut pas savoir »,
disent-ils, honnêtes et lucides. De l’histoire
de leurs parents et grands parents ils ont appris que le
lien conjugal est fragile. Est-ce à dire que durer
ensemble n’est que loterie ou arrangement incertain ?
Que, selon les circonstances, ça passe ou ça
casse ? Une autre option est heureusement possible.
Dans l’absence de garantie absolue que ça dure,
il est possible d’utiliser le temps comme un allié pour
construire le lien et pour le reconstruire quand il s’effiloche.
L’absence de garantie est le plus vif stimulant pour
s’impliquer et s’engager dans la durée.
Il n’y a pas d’autre façon de durer ensemble
que de tirer profit du temps pour faire travailler l’amour,
pour vivre une histoire, pour oser le bonheur d’un
vivre ensemble.
Un couple qui n’est pas chahuté par
le travail amoureux est un couple qui se meurt. Au commencement,
le chahut est immense : ivresse, passion, agrippement,
comblement. Ces le temps des minuscules attentions, des pensées
devinées, des désirs accordés. Encore
faut-il ne pas craindre cet embrasement des corps et des
cœurs. Il en est déjà là qui fuient
et d’autres qui se brûlent. Pour beaucoup, le
plus délicat sera d’entretenir le feu sacré,
alors que les passions se seront apaisées et que de
minuscules déceptions se seront infiltrées
dans les corps et dans les cœurs.
Ce sera le moment
de faire travailler l’amour. Il
y a le travaille de la pensée amoureuse qui met l’être
aimé en soi, aussi intime à soi-même
que soi-même, si différent et si étrange
pourtant. Il y a le travail du désir si changeant
dans ses formes et ses méformes, mais toujours actif, à un
moment, dans le manque éprouvé de celui ou
celle que l’on aime. Il y a le travail amoureux des
gestes, une main qui se tend, des bras qui s’ouvrent,
une caresse qui s’esquisse, une oreille qui se prête à l’écoute.
Pour autant qu’il est vivant, un amour est créatif à l’infini.
Vivant il fait reculer les forces de mort toujours à l’affût.
Et d’abord la plus résistante de toutes, la
haine, increvable associée de l’amour. Durer
ensemble c’est utiliser le temps donné pour
lui tordre le cou et la débusquer sous toutes ses
formes, du mépris à l’ennui, de l’intolérance à l’indifférence.
Parce que le travail de mort ne désarme jamais totalement,
le travail amoureux est tous les jours d’actualité.
Durer c’est aussi faire histoire commune. Les saisons
d’un couple se suivent et ne se ressemblent pas, pas
plus que les jours, les années et les âges de
la vie. Les espoirs paisibles d’un matin de printemps
butent un jour sur les pertes irréparables de l’automne.
Les ardeurs des jours d’été débouchent
sur d’obscures nuits d’hiver. D’une saison à l’autre,
l’amour est à la joie et à la peine, à la
maison pleine d’enfants et à la maison vide, à l’insouciance
et à la douleur, à la vie et à la mort.
A travers les saisons qui passent, s’opèrent
les métamorphoses du couple. Autre saison, autre couple !
L’important – si l’on veut durer ensemble – est
que des liens se tissent, que des événements
soient partagés, qu’une œuvre humaine
s’accomplisse, que des complicités se creusent.
Des liens tel que la rupture deviennent impensables. Des événements
qui font trace d’histoire. Une œuvre qui soit
fécondité de l’amour. Des complicités
qui permettent de dépasser conflits et crises. Durer
ensemble : traverser des saisons en s’ouvrant
des chemins jusque-là encore inconnus.
Durer, ces
oser le bonheur d’un vivre ensemble jusqu’à la
fin. Le pari n’est pas aisé à tenir.
La préférence moderne va au jetable et au remplaçable, à la
nouveauté et au dernier cri. Si l’économie
y trouve son compte, le couple pas vraiment. Car il faut
de la permanence et de la lenteur pour construire un bonheur
humain. Un bonheur à deux n’est pas la béatitude.
Il est recherche patiente de plaisir partagés, de
déplaisirs assumés, de rendez-vous manqués
et de rendez-vous réussis. A ses heures, il est tendresse
et de repos, comme à d’autres heures il est
conflits et colère, désolation et silence.
L’intermittence est le creuset du bonheur conjugal
durable.
Homme et femme, toute une vie ensemble ? Pourquoi
pas ? Le bonheur peut-être dans le pré, à condition
de faire travailler l’amour amoureux poru qu’il
devienne lien et histoire.
13 / 04 / 1999, La Croix
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