Les
secrets du couple qui dure :
Une fois passé le coup de
foudre, les conjoints doivent faire face à la réalité quotidienne
de l'autre pour poursuivre leur relation.
Quand
la fée se mue
en sorcière, le prince charmant en crapaud, les paroles
de miel de la bien-aimée en bavardage horripilant,
la sympathique bohème de l'élu en un insupportable
désordre, est-ce le début de la fin pour le
couple ? Selon Lucy Vincent, neurobiologiste et auteur de Petits
arrangements avec l'amour (Odile Jacob, 202 p., 21,90
euros), la durée du coup de foudre est génétiquement
programmée : les signaux physiologiques hormonaux
qui ont été à l'origine de l'activité cérébrale
typique de l'amour s'épuisent en trois ans, au terme
desquels les masques tombent, les belles qualités
de l'être aimé se métamorphosent en vilains
défauts.
Bref, une grande passion initiale n'est pas suffisante pour
vivre une relation à long
terme. Le couple qui souhaite perdurer doit apprendre à se connaître,
car, précise Mme Vincent, " on peut être éperdument
amoureux de son partenaire sans savoir qui il est réellement ".
A l'idylle fusionnelle succède souvent une phase de " contre-dépendance ",
où chacun réaffirme son ego, estime Isabelle Filliozat, psychologue
clinicienne et psychothérapeute, animatrice d'une journée d'études
sur le couple organisée par l'association Journées d'accords (www.journeesdaccords.com).
Pour passer le cap, il faut non seulement dialoguer, mais aussi bâtir un
projet partagé tout en préservant pour chacun une certaine indépendance
avec des jardins secrets. " Chacun a un idéal de l'amour qu'il
compare à celui de l'autre ; petit à petit, les deux partenaires
croisent leurs idées, afin que puisse naître et grandir un idéal
commun ", poursuit Mme Vincent. Mais, souligne-t-elle, " la
magie de l'amour s'accommode mal de cette démarche raisonnée, et
peu de couples y parviennent spontanément ".
Pour la plupart arrive le temps des crises, d'autant plus redoutables que les
deux partenaires auront une évolution décalée l'un par rapport à l'autre.
Ils se livrent alors aux jeux dangereux du pouvoir : écraser le conjoint
sous son autorité, le dévaloriser, bouder plus que de raison, jouer
les victimes pour accumuler des griefs dont on l'accablera plus tard, occuper
des territoires exclusifs dont on chasse l'autre (la cuisine, l'ordinateur...).
Certains vont même jusqu'à tomber malade pour mieux ligoter leur
partenaire. Nombre de couples s'enferment durablement dans ces comportements
sado-masochistes.
Le chercheur américain John Gottman a identifié une séquence
de quatre attitudes, révélatrice d'un glissement vers la séparation
: la critique, le mépris, la défensive et, pour finir, l'enfermement
dans le silence ; il les a baptisées " les quatre cavaliers de
l'apocalypse ". Pour sortir de la spirale infernale, il faut s'ouvrir à l'autre,
comprendre et accepter ses différences. Cette découverte est paradoxalement
plus facile pour les couples multiculturels. " On admet qu'une épouse
japonaise se lave les cheveux tous les jours, on refuse que l'épouse bourguignonne
préfère mettre la moutarde dans le buffet plutôt qu'au réfrigérateur ",
explique Mme Filliozat.
On commencera par un regard critique sur soi-même. " Je prenais
tout ce que Louis me disait au premier degré ", raconte Elsa,
qui totalise trente-cinq ans de mariage. Jeanne a pris conscience que son mari
n'avait pas tout à fait tort quand il lui reprochait d'être trop
bavarde. Il convient également d'être attentif aux signaux émis
par le partenaire : par exemple, lorsqu'une épouse se fâche quand
son mari rentre tard sans prévenir, il peut comprendre qu'elle ne proteste
pas par agressivité, mais parce qu'elle est anxieuse. Même la scène
de ménage peut parfois être salutaire pour éclaircir les
malentendus, comme en témoigne ce dialogue : " Hier soir, j'avais
besoin de travailler et j'espérais que tu allais t'occuper des enfants
au lieu de filer au foot. - Mais pourquoi ne me l'as-tu pas tout simplement demandé ? "
Les crises les plus graves dans la vie du couple surviennent souvent à l'occasion
des événements importants : naissance, chômage, retraite.
Laissant son mari anéanti, Sophie a quitté la maison désertée
par ses enfants devenus étudiants, simplement parce que celle-ci lui était
soudain apparue " étrangère ". En réalité,
explique Mme Filliozat, " la présence des enfants masquait le
délitement du couple, qui n'avait plus rien à partager. "
L'essentiel est donc de nourrir les échanges et d'élaborer des
projets communs pour établir une complicité affective, parvenir à cet " amour-amitié " fait
de soutien et de respect mutuel, de confiance et d'estime réciproque,
qui permet, selon le mot de Saint-Exupéry, de regarder ensemble dans
la même direction. " Tout en parlant de soi, on cherchera dans
ces échanges le jugement positif de l'autre, de manière à lui
permettre de renouveler son implication et de confirmer par la même occasion
la philosophie du couple ", suggère Mme Vincent. On peut déjà commencer
très simplement sur les petits événements de la vie quotidienne
en échangeant ses impressions sur le dernier film qu'on a vu ou en commentant
une nouvelle recette gastronomique. Commencer modestement, c'est se donner
une chance de réussir ensemble de plus grandes choses.
" Il fut un temps, conclut Elsa, où je cherchais ailleurs ce
que je n'obtenais plus au bout de trente ans de vie commune. Pour moi, le secret
du couple qui dure, c'est de ne pas attendre perpétuellement de l'autre
plus qu'il ne peut donner. "
Par Michaëla Bobasch, Le Monde
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