Sexualité :
avez-vous envie...
d'avoir envie ?
En écoutant
ces deux médecins sexologues décoder notre
intimité,
on découvre enfin le secret d'alcôve des couples épanouis
: savoir partager l'émotion.
Bonne nouvelle! Une femme sur deux déclare mieux
vivre sa sexualité en été! Saison rêvée,
donc, pour évoquer le désir, la passion...
En écoutant ces deux médecins sexologues décoder
notre intimité, on découvre enfin le secret
d'alcôve des couples épanouis : savoir partager
l'émotion.
Interrogés dans les sondages, les Français déclarent, y
compris quand ils sont jeunes, aspirer à davantage de sens et de stabilité dans
leur vie quotidienne, leur travail, leur couple, etc. Ces mots reviennent-ils
quand vous abordez leur sexualité ?
Dr Sylvain Mimoun. – Au tournant
des années quatre-vingt, dans les grandes enquêtes
qui s’interrogeaient sur le désir féminin,
menées par la psychiatre américaine Helen Singer
Kaplan, on constatait que pour qu’une femme éprouve
du désir, et même du plaisir, il fallait qu’elle
se sente en sécurité. Donc dans un couple stable.
Depuis, on n’a cessé de se demander dans quelle
mesure la stabilité totale n’entraînait
pas l’ennui. C’est toute la nuance, la marge,
entre être suffisamment en confiance et ne pas en devenir
ennuyée.
Dr Marie-Hélène Colson. – La stabilité,
il me semble que les femmes en rêvent toutes, toujours : un grand amour,
et vivre la main dans la main pendant... allons, quarante, cinquante, soixante
ans, parce que maintenant... c’est long la vie ! Certes, elles ont
ce désir au fond du coeur, à ce détail près qu’elles
regardent autour d’elles, et voient que la durée de vie d’un
couple, c’est... dix ans. Ce qui n’a pas changé depuis
le XIXe siècle ! Sauf qu’alors on restait ensemble dix années,
car l’homme était déjà vieux au moment du mariage,
et qu’aujourd’hui on met fin volontairement à quelque
chose qui ne convient plus, y compris sexuellement. Nous avons tous un tel
niveau d’exigence et de perfection pour notre couple que c’est
devenu très difficile à réaliser. Et donc tentant de
le casser.
Un
réflexe d’enfants gâtés ?
Dr S. M. – Non, disons plutôt que lorsque toute
la société est devenue assez hostile, le seul point de protection,
c’est la famille. Et donc, a minima, le couple. Il doit être
le rempart et le lieu de la réalisation à deux, dans tous
les domaines.
Si bien qu’un couple marié sur deux se sépare
! Pour les sexologues que vous êtes, quelle est l’explication
?
Dr S. M. – On se trompe en pensant que ça peut,
que ça va être la passion pendant cinquante ans ! C’est
le mot « passion » qui bloque tout. Avant, dans la première
moitié du XXe siècle, on choisissait quelqu’un parce
qu’il était travailleur, du même milieu social... Et si
on était plutôt bien avec l’autre, progressivement on
le découvrait, y compris sexuellement. Aujourd’hui, nous voulons
d’abord le coeur, et aimer, aimer passionnément... La passion,
c’est le pain blanc qu’on mange tout de suite ! Si on ne fait
rien, elle durera dix-huit mois au maximum. Or les gens ne font rien le plus
souvent. Mais pensent toujours que c’est la faute de l’autre.
Dr M.-H. C. – Pour s’en sortir, il faut se dire
qu’en amour la passion donne une énergie colossale au départ,
et que la suite, pour le couple, s’apparente à une SARL : on
gère du domestique, de l’argent, des enfants, des projets
professionnels ! Or chacune de ces dimensions retentit sur le sexuel.
Dr S. M. – « J’ai déposé le
bilan, elle ne me désire plus », voire « Elle m’a
quitté ! » : c’est classique en consultation !
Dr M.-H. C. – La dimension sexuelle s’épanouit
ou s’ensommeille au fil des phases de la vie, des priorités
du moment. Elle n’est jamais linéaire. L’idéal
de fusion, de synergie permanente, c’est un leurre ! Quant à se
dire que c’était forcément mieux avant, aux premières
heures du couple... ça ne repose pas forcément sur du concret,
du matériel. Mais plutôt sur une capacité à partager
encore de l’émotion.
Dans une autre enquête(3), à la question « Pensez-vous
souvent à la sexualité ? », les hommes répondent
oui à 61 %, les femmes à 35 %. Comment trouver l’accord
?
Dr M.-H. C. – C’est sur le désir que
les couples s’affrontent. Dans un foyer sur deux, c’est le désir
qui pose problème à la femme.
Dr S. M. – Sauf que c’est en train de changer
! Il y a de plus en plus d’hommes qui parlent d’absence de désir.
Et ces hommes ont les mêmes arguments que les femmes qui l’ont
fait avant eux. Ils disent : « Quand on s’est disputés
toute la journée, on ne va pas se câliner ensuite ! » Ou
encore : « Elle m’a trompé, je n’ai plus de désir. » Il
y a encore cinq ans, lui s’escrimait à la posséder à nouveau.
Aujourd’hui, il ne veut plus la toucher !
Dr M.-H. C. – C’est vrai et c’est très
nouveau! Les hommes ont accédé au XXe siècle à l’idée
que les femmes pouvaient avoir du plaisir, c’est acquis pour elles.
Mais les femmes, dans la revendication du plaisir, placent aussi les hommes
dans l’obligation de leur en donner. Voilà ce qui ne marche
pas.
Beaucoup de thérapeutes disent ou écrivent
: « Le couple, ça se travaille, la confiance, ça se travaille. » Pensez-vous
que le désir aussi, « ça se travaille » ?
Dr S. M. – Adopter un comportement de séduction,
tenter l’autre... La notion de jeu se perd trop vite. Si l’on
rit avec quelqu’un, on ne se fera pas la guerre. Mais peut-être
l’amour. Une fausse idée consiste à dire : « La
sexualité, c’est naturel, c’est d’instinct... » Mais
non ! Si je veux improviser au piano, j’ai intérêt à avoir
travaillé mes gammes avant.
Dr M.-H. C. – Attention, moi je me rappelle avoir
souffert au piano en travaillant mes gammes, c’est pourquoi je nuance
ton exemple ! Comme on travaille ses gammes on travaillerait sa sexualité,
comme quelque chose d’obsessionnel ? Non! Ça consiste plutôt à explorer
son corps et celui de sa partenaire.
Dr S. M. – Mais ce que j’aime avec l’exemple
du piano, c’est l’irruption de l’improvisation. On sait
bien que, pour la plupart des couples, le premier rapport n’est pas
le meilleur, même s’ils ont énormément de désir.
Chacun apprend peu à peu comment l’autre réagit, pour
improviser.
Dr M.-H. C. – Alors ne disons pas «travail »,
mais rencontre, et abandon. Attention, c’est très difficile,
l’abandon, dans cette société où il faut toujours être
performant, maître de soi... Il est là, le débat, pour
les femmes surtout ! Tout les pousse à s’endurcir, à revêtir
une carapace, et sexuellement, il faudrait pourtant qu’elles l’abandonnent
pour accéder davantage au plaisir. Quel dilemme!
Dr S. M. – Quand ça ne marche pas, je dis aux
couples : « Voyez comment faire pour que ça change. Ne voyez
pas pourquoi. »
Aurait-on tendance à trop psychologiser la sexualité ?
Dr M.-H. C. – C’est par le coeur que les femmes
viennent à la sexualité, mais c’est par la sexualité que
les hommes viennent à l’amour ! Avec l’âge, ces
derniers sont davantage dans une dimension amoureuse de la sexualité,
tandis que les femmes abordent une dimension plus corporelle.
Dr S. M. – C’est juste, la plupart des femmes
continuent d’aimer avec le coeur d’abord. Mais quand elles aiment
avec leur corps aussi, alors leur coeur bat cent fois plus fort ! Quand une
femme a choisi un amant pour son corps et se met à l’aimer avec
son coeur, elle ne veut plus du tout du mari. L’homme, lui, est
davantage capable de se couper en deux.
Un partenaire qui ne serait jamais « ni tout à fait
le même ni tout à fait un autre »... Est-ce ce à quoi
l’on rêve ?
Dr M.-H. C. – Pour une femme, une relation sexuelle,
c’est toujours « inviter un homme à l’intérieur
de soi ». Aussi, son angoisse est d’être chosifiée,
vue comme un réceptacle. D’où le besoin de se sentir
unique : ce qui nourrit la femme, c’est ce sentiment d’être
désirée. Choisie.
Dr S. M. – Eux aussi aujourd’hui veulent de
plus en plus être uniques. Et choisis, et désirés...
Dr M.-H. C. – Quand ils ont dépassé la
grande peur de l’engagement, qui les caractérise quand même
toujours ! L’autre problème, c’est la norme, qui envahit
tout, nous prêtant une sexualité abondante, fréquente,
jouissive. Elle nous met à côté de la réalité !
Ce qui compte, ce n’est ni la norme ni la performance, c’est
l’équilibre. L’harmonie, le goût de l’autre.
Dr S. M. – Savoir que l’autre est différent
de soi. Ne pas tout attendre de lui. Et commencer par se demander : est-ce
que j’ai envie... d’avoir envie ? Alors on peut envisager de
faire quelque chose, pour aller dans son sens à lui, à elle.
Et s’y retrouver.
Par Viviane Chocas
(1) « Summer Loving Survey », enquête internationale menée
auprès de 5700 femmes de 16 à 40 ans, Harris Interactive/Organon,
septembre 2005.
(2) Sylvain Mimoun est gynécologue, directeur du centre d’andrologie
de l’hôpital Cochin à Paris, auteur de « Sexe et sentiments » avec
Rica Étienne (éditions Albin Michel). Marie-Hélène
Colson est médecin, sexologue, directeur d’enseignement dans les
facultés de médecine de Marseille et de Montpellier, auteur de « Réaliser
sa sexualité » (éditions Pocket).
(3) Enquête Lilly-Ipsos, auprès de 1 000 Français âgés
de 35 ans et plus, novembre 2003.
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