Entre enracinement et innovation : que voulons-nous, que pouvons-nous transmettre ?

Parler de la transmission, c’est être renvoyé à des préoccupations très concrètes.

Ce n'est pas seulement discourir intellectuellement, mais c'est mettre en jeu des réalités complexes où mêlent réflexion et vécu, émotions et passions, joies et difficultés.

Et je voudrais commencer par la joie. Rappelant que la transmission est, avant toute chose, pour le chrétien, une joyeuse responsabilité, celle de faire connaître l’Evangile. C’est l’expression d’une reconnaissance pour ce que nous avons reçu. Le sentiment que ce qui est essentiel pour nous doit l’être aussi pour nos enfants. Aussi, nous voulons nous efforcer de leur transmettre ce qui nous a été transmis de précieux et qui donne sens à notre vie. Cette bonne nouvelle qui fonde notre espérance, nous ne l’avons pas inventée, nous ne l’avons pas fabriquée, mais nous l’avons reçue. Nous en sommes donc d’abord bénéficiaires. Et donc nous transmettons pour ne pas garder par-devers nous cet Evangile qui est puissance de transformation, non seulement de notre petite personne mais aussi de tant de vies, de relations et de situations.

Toutefois, la transmission est aussi marquée de difficulté et d’inquiétude. Elle a à voir avec la fragilité, la finitude et la mort. Nous voudrions pouvoir la maîtriser et en même temps nous constatons notre impuissance à le faire. Sans cesse je transmets ce que je ne voudrais pas transmettre, et je ne transmets pas ce que je voudrais transmettre. Un tel constat heurte nos logiques de rentabilité et d’efficacité.Il engendre aussi un sentiment de peur devant l’avenir, car la transmission est pour toute société la condition de sa survie dans le temps. « Nous transmettons pour que ce que nous vivons, croyons et pensons ne meure pas avec nous » écrit Régis Debray. Et c’est sans doute pour cela que notre inquiétude se focalise si souvent sur les jeunes qui ne sont pas ou plus dans l’Eglise et sur nos enfants qui ne partagent pas ou plus nos valeurs. Et l’insistance que nous manifestons régulièrement dans nos Eglises à « faire quelque chose pour eux », notre impatience même à trouver des solutions, des recettes ne traduisent-elles pas la nostalgie de ce que nous avons vécu à leur âge, le regret, voire la culpabilité de ne pas avoir su le leur transmettre et fondamentalement une peur devant notre propre avenir en tant qu’Eglise.

Et c’est sans doute aussi à cause de cette impuissance à transmettre que s’instaure fréquemment aujourd’hui une confusion entre la transmission et son faux jumeau, la communication, qui en devient parfois son substitut pathétique et illusoire. Comme si nous avions plus de moyens de communication que de choses à nous dire. Nous communiquons pour masquer que nous ne transmettons plus. Nous ne sommes évidemment pas la première génération anxieuse de perdre le fil de la transmission. Mais nous sommes sans doute la première culture qui a les moyens matériels de masquer dans l’inflation communicative sa crise de la transmission. C ’est pourquoi, sans vouloir disqualifier la communication au profit de la transmission, il convient de les distinguer. Nous considérerons, classiquement et schématiquement, que communiquer est l’acte de transporter, si possible instantanément, une information dans l’espace. Alors que transmettre, comme l’indique le préfixe trans, est l’acte de transporter une information dans le temps. Ainsi, la transmission vise à surmonter l’éphémère pour s’inscrire dans la durée d’une histoire.

Je vous propose, de nous enfoncer maintenant dans cette problématique de la transmission en trois étapes. La première sera consacrée à la crise de la transmission aujourd’hui. La seconde aux mécanismes de la transmission et la troisième à ses contenus.

1. La crise de la transmission aujourd’hui

Parler de la crise de la transmission aujourd’hui et de ses causes, c’est déjà aborder en creux ou de manière oblique ce qui constitue l’acte de transmettre. Je pointe trois causes.

 

1.1 Cette crise de la transmission s’explique sans doute, en premier lieu, par un rapport au temps devenu problématique dans notre culture.

Nous vivons, en effet, dans une époque gouvernée par l’immédiat, l'éphémère et le provisoire, sous la pression d’un présent toujours plus présent et toujours plus pressé. Du coup, notre société semble ne plus disposer d’une mémoire vivante qui la dispenserait de se commémorer sans cesse. Comme si la multiplication de nos temps et de nos lieux de mémoire n’était qu’un substitut pathétique et un alibi à nos trous de mémoire. On perçoit une sorte de “ fétichisation ” de la trace historique (engouement pour les musées, souci de retrouver des racines, passion pour la généalogie…) pour pallier nos amnésies.

Car au fond nous sentons bien que notre société n’est plus ordonnée à la reproduction et à la transmission de l’héritage, cet ensemble de rites, de paroles, de contenus, de valeurs qui la structuraient, assurant une continuité entre le passé et le présent. Il semble qu’aujourd’hui il y ait rupture de cette continuité. Pour la sociologue Danièle Hervieu-Léger , cette génération est “ la première génération post-traditionnelle, la première qui se trouve prise dans une situation d’incertitude structurelle, caractérisée par la mobilité, la réversibilité et l’échangeabilité de tous les repères. ” Avec, pour conséquence, une “ mémoire en miettes ”. Et ce constat, observe Danièle Hervieu-Léger, “ n’est pas d’abord un problème d’inadaptation des techniques pédagogiques utilisées pour “ faire passer ” un stock de connaissances ”, on voit qu’elles ne manquent pas, mais “ il est structurellement lié à l’effondrement des cadres de la mémoire collective qui assuraient à chaque individu la possibilité d’établir un lien entre “ce qui vient d’avant” lui et sa propre expérience présente ”.

 

1.2 Cela nous amène à la deuxième cause de la crise de la transmission, à savoir que les structures qui assuraient la transmission d’une génération à l’autre, les institutions, qui instituaient ce lien, sont aujourd’hui fragilisées.

On peut dire en effet que crise de la transmission et institutions en crise ne font aujourd’hui qu’un seul et même phénomène. Et en effet il n’y a pas de transmission sans inscription dans un collectif, une communauté d’appartenance, une institution. Nous le voyons dans l'Eglise : si parfois, de façon pathétique, des parents confient leurs enfants en disant : “ Transmettez-leur quelque chose”, c'est bien parce qu’il y a une sorte d'impuissance à transmettre lorsqu'on est seul, nous en faisons tous l'expérience. Le processus de transmission de l'Evangile doit s'appuyer sur une communauté qui partage des objectifs communs, des solidarités, des convictions partagées.

Ainsi, la famille dont on sait les mutations et les ébranlements dans un contexte où nul n’est enclin à prendre un engagement, et nul ne s’estimera obligé de le tenir. La diversification des formes de conjugalité, le couple fragilisé, le mariage en C.D.D., les familles recomposées, l’affaissement de l’autorité parentale, tout cela met à rude épreuve les liens constitutifs de la filiation et de l’inscription dans une généalogie et perturbe gravement le rôle pourtant déterminant de la famille dans le processus de transmission.

Je pense aussi à l’école. Car les bouleversements de la vie familiale, les fragilités, les carences, les manques que je viens d’évoquer et ceux qui caractérisent la vie sociale, reportent sur l’école des demandes accrues auxquelles elle ne parvient pas toujours à répondre. De plus l’accélération des connaissances dans une société mue par l’innovation et la multiplication des réseaux de diffusion posent en termes nouveaux la question des savoirs à transmettre et celle des objectifs de l’enseignement.

Et je pourrais aussi parler des difficultés de la vie associative à s’inscrire dans la durée, du discrédit qui pèse sur le politique et ses institutions et même parfois du soupçon à l’égard de l’institution judiciaire.

Les Eglises, quant à elles, jusqu’à une époque récente, encadraient par leurs rites et leurs fêtes, par leur catéchèse et leurs célébrations, la vie de la société et de chaque individu dans la société. C ’est là que s’élaborait et se transmettait de génération en génération toute une mémoire religieuse et une appartenance. La poussée de la sécularisation a profondément bouleversé cela. Les Eglises n’ont plus d’impact sur la culture. Mais cela n’est pas sans conséquence sur leur propre “ recrutement ”. Ainsi, les Eglises historiques ont longtemps vécu sur un modèle de développement relativement passif, basé sur l’approche naturelle par le canal familial de ceux qui devenaient leurs membres. Le gros des troupes était constitué par les enfants et les petits-enfants de leurs fidèles. Force est de constater que, depuis une trentaine d’années, cela ne fonctionne plus. Comme l’écrivait, il y a quelque temps, un pasteur : “ nous sommes devant une alternative de plus en plus criante : soit nous prenons acte de l’obsolescence du modèle passif et naturel et nous en cherchons un adapté à la réalité d’aujourd’hui, soit nous persistons à croire qu’il n’en est pas d’autre possible et alors nous prenons le parti de vivre et d’affirmer que notre Eglise a vocation à disparaître ”.

Et c’est sans doute pourquoi, cette crise de la transmission relance la réflexion sur la mission et suscite dans les Eglises des initiatives afin de partager l’Evangile au-delà des marges des institutions. D’autant que si l’Evangile est aujourd’hui totalement méconnu, il est, j’en ai la conviction, plus pertinent que jamais. Par certains côtés, la réflexion sur la transmission n’est pas très éloignée d’une réflexion sur l’évangélisation où il s’agit d’annoncer à celles et ceux qui ne la connaissent pas la Parole que nous avons reçue.

C’est dire que cette réflexion sur la transmission interroge aussi notre catéchèse. En effet, tant que nous vivions dans une homogénéité communautaire et que la famille portait l'éveil à la foi, que les jeunes venaient, accompagnés par des proches motivés, engagés spirituellement, que les questions religieuses n'étaient pas étrangères à l'enfant, les catéchètes avaient à approfondir, à structurer l'orientation, à donner un contenu à la foi. La catéchèse était un enseignement religieux. Aujourd'hui, les enfants qui viennent au catéchisme sont pour la plupart dans l'ignorance religieuse la plus totale. Du coup, pour eux, la catéchèse est moins instruction qu'évangélisation : elle s’efforce de placer chacun devant la Parole, elle appelle à la foi avant de proposer un contenu structuré.

 

1.3 Troisième raison à la crise de la transmission, qui va de pair avec l’effacement des institutions, c’est l’exacerbation de l’individualisme et la crise de l’autorité.

Nous sommes, en effet, en présence d’individus aucunement assujettis qui n’ont de dette envers aucune instance, des comptes à rendre qu’à eux-mêmes, et qui ne s’autorisent que d’eux-mêmes. On voit les convictions communes s’affaisser et les convictions personnelles érigées en absolu. C’est juste, vrai et bien dès lors que c’est sincère, authentique et émotionnellement fort. Il ne s’agit pas ici de disqualifier l’émotion, si importante dès que l’on parle de l’art et de la création artistique. Mais plutôt de constater qu’aujourd’hui, l’expérience vécue prend le pas sur les expériences transmises, condensées dans un savoir. Il est plus important d’expérimenter une vérité que de connaître un savoir reçu de la tradition. L ’expérience présente, l’expérience vécue devient normative et légitimatrice. La sincérité et la transparence sont devenues normes et critères de savoir. Cette évolution, qui affecte gravement tout processus de transmission, n’est possible que par un effacement des instances de régulation, une délégitimation des instances et fonctions d’autorité

En effet, aujourd’hui, écrit Paul Ricœur, “ nous ne savons plus très bien ce qui autorise l’autorité. La question a peut-être toujours existé, mais nous avons aujourd’hui le sentiment d’être au beau milieu d’une crise de légitimation, disons-le d’une décrédibilisation de l’autorité, des autorités, institutions ou personnes – crise soulignée par une réticence générale à faire créance ”. Or comment une transmission peut-elle s’opérer sans autorité reconnue à une tradition, à des institutions, à des fonctions, à des personnes ? C’est-à-dire sans une confiance accordée à la parole de l’autre où s’enracine une fidélité.

 

2. La transmission : tradition et traduction

 2.1 En effet transmission et tradition ont même étymologie. Et nous avons déjà souligné que ce qui caractérise la transmission c’est en effet, précisément, cette possibilité d’inscrire chacun dans une tradition, une mémoire, une histoire, une généalogie, une parole qui le précède.

Mais en même temps il faut refuser de nous laisser enfermer dans l’alternative tradition ou innovation, mais au contraire articuler en profondeur ces deux réalités, car nul ne peut s’ouvrir à l’autre sans enracinement, et nul ne peut s’enraciner dans une identité sans la transformer. Il n’y a donc pas de transmission sans innovation. Ce qui signifie que génération après génération, la tradition se modifie, ou mieux dit qu’elle se modifie dans une continuité, toujours continuellement la même et pourtant toujours différente. C’est pourquoi la transmission implique aussi de se risquer à une traduction pour rendre compte aujourd’hui de ce que nous avons reçu, dans des langages compréhensibles par le plus grand nombre, à partir des questions et des défis de ce temps. “ C’est tout le problème de la tradition au sens large du terme qui se trouve ainsi posé : si une tradition peut mourir par dissolution dans la culture ambiante, elle peut aussi s’éteindre par asphyxie, faute d’avoir su se renouveler au contact de la culture englobante ”. Car une tradition ne peut durer que pour autant qu’elle se renouvelle. Ainsi, transmettre, c’est faire office de traducteur, fût-ce au double sens qu’évoque la traduction pour les Italiens qui parfois l’assimilent à une trahison. Mais aussi au double sens du verbe trahir en français de déformer (il a trahi mes propos) mais aussi de dire, parfois à son insu, quelque chose d’essentiel (en disant cela il a trahi le fond de sa pensée).

Il y a donc toujours dans l’acte de transmettre quelque chose qui est de l’ordre de la trahisons, de la provocation, de la rupture, voire de la transgression par rapport au passé. C’est dire, nous l’avons déjà souligné, que dans l’acte de transmettre il y a toujours de la distorsion, mais aussi de la perte, du résiduel. Le processus de transmission ne transmet pas tout, il retient des éléments et en laisse passer d’autres. Il y a donc toujours de l’intransmis, de l’intransmissible même, et en tout cas un inaccompli à redécouvrir sans cesse dans le passé pour orienter le présent et imaginer l’avenir. Pour Paul Ricœur l’interprétation est à la fois sédimentation des apports successifs et innovation, écart singulier. Cela exige, à chaque génération, notre capacité à interpréter ce qui nous est transmis, c’est-à-dire à rouvrir dans le passé des promesses enfouies et jamais encore tenues. Pour désigner ce qui est résiduel dans la transmission, il parle d’une “ réserve de sens  ”.

 

2.2 Et c’est peut-être parce que nous ne prenons pas bien la mesure de cela, que notre transmission nous laisse toujours insatisfaits. Et ne serait-ce pas, notamment, parce que nous ne savons pas articuler de manière équilibrée ces deux mouvements de tradition et de traduction, que notre transmission est aujourd’hui mise en échec ?“ Hier, le modèle de la tradition privilégiait la durée et la continuité. Chacun s’inscrivait dans une histoire dont il respectait les codes et les usages, sa trajectoire consistant à conjuguer la singularité de son destin avec la force des traditions. L’individu, comme on dit, “ reproduisait ” plus qu’il n’innovait. Il respectait. Le modèle culturel moderne actuel est exactement inverse : c’est la liberté individuelle qui prime ; le sujet et non la tradition ; le présent et non le passé… La discipline, le respect du passé, les traditions, la mémoire, l’obéissance sont des valeurs qui paraissent “d’un autre monde”. Il subsiste un présent indéfini, sans règles, ni interdits… Le présent indéfini des innovations continues se révèle être aussi pesant que le temps antérieur tout organisé autour du calendrier et des traditions  ”. On voit bien en quoi ces deux attitudes opposées peuvent correspondre à certaines accentuations voire dérives confessionnelles.

Ainsi la tradition catholique, fera porter l’accent sur une certaine immuabilité, une certaine fixité de ce qui est transmis, ce que l’on appellera le “ dépôt de la foi ”. Avec les dérives que l’on sait. C’est ce que souligne le père de la Brosse quand il écrit : “ Dans cette conception d’une transmission du dépôt de la foi n’y a-t-il pas eu une certaine matérialisation (chosification) de ce dépôt qui était à l’origine un message et qui est progressivement devenu un contenu ?… Or la foi n’est pas une chose. Elle est une vie. Le dépôt de la foi n’est pas un objet. Il est un esprit et une recherche ”. En même temps il faut bien voir, qu’aujourd’hui, en période de fragilité, insister sur la fixité de la tradition a quelque chose de rassurant et sécurisant. Ainsi, écrit le sociologue protestant Jean-Paul Willaime, “ dans un monde qui doute et dont les repères éthiques deviennent problématiques, un crédit social est accordé à celui qui, contre vents et marées, maintient un discours de certitude... On applaudit l’énonciateur de la norme et on applaudit la norme elle-même tout en sachant qu’on ne l’appliquera pas. ” 

D’autres, au contraire, insisteront, unilatéralement parfois, sur la traduction et l’innovation au détriment de la tradition. Je pense bien sûr à nous protestants : notre accentuation sur la Parole comme événement, notre insistance sur le caractère second des institutions dont on a vu le rôle dans la transmission, notre relation critique au symbolique, notre méfiance à l’égard du rite qui constitue un support éminent de la transmission, tout cela fait que nous n’avons parfois comme seule tradition, dit Olivier Abel, qu’une “ tradition auto-nettoyante… ” ! “ Or, poursuit-il, qu’est-ce qu’une invention qui se tiendrait effrayée à distance de la tradition, sans oser y mettre la main, sans oser y puiser de quoi réinventer… ”

En même temps notre désir de transmettre doit toujours laisser à l’aut re la liberté d’être différent. Cela me paraît important en un temps où nos propres incertitudes et nos propres peurs pourraient nous pousser à toujours reproduire l’autre à notre image, conforme à ce que nous voudrions. Je pense bien sûr à nos enfants. Comment leur proposer clairement des convictions consistantes, tout en leur laissant la liberté de se les approprier, de les changer, de les contester et d’affirmer leur différence ? S ans ressentir aussitôt cela comme un échec vécu dans la culpabilité et la mauvaise conscience.

Il y a là, nous le sentons bien un équilibre toujours provisoire à trouver, une tension dynamique à assumer, car la transmission n’est jamais une opération mécanique. Elle est une relation qui met en jeu l’altérité et la différence. Elle ne vise pas la reproduction du même, sans quoi elle serait l’endoctrinement. Elle ouvre toujours l’espace de la réception, de l’innovation. Il n’est de chance de transmettre que dans un rapport de réciprocité. Nul ne transmet s’il n’est lui-même à l’écoute d’autrui. Plus la transmission touche à des réalités profondes, à des convictions, à des valeurs, plus elle implique un cheminement partagé, un questionnement réciproque, dont chacun(e) sortira modifié(e). Dans l’acte de transmission, c’est tout à la fois le message, l’agent de transmission, le destinataire qui se trouvent transformés.

 

3. La transmission dans tous ses états : les contenus de la transmission

J’en viens aux contenus de la transmission. Et notamment, que cherchons-nous à transmettre en tant que chrétiens ?

 

3.1 On peut d’abord penser à la transmission des traces et des marques d’une identité.

Ces traces et ces marques nous insèrent visiblement dans une lignée, elles inscrivent dans une mémoire, elles situent dans une généalogie, elles marquent une filiation. Chacun de nous récapitule en lui, consciemment ou non, toute une histoire dont il provient : c’est notre nom, notre patrimoine génétique, notre langue, notre éducation, notre culture, nos valeurs et nos références de tous ordres, la réalité d’un monde qui a été façonné et construit par celles et ceux qui nous ont précédés. Par cet héritage multiple, la transmission touche donc bien, au sens large, à notre identité qu’elle enracine et préserve.

Nous savons aujourd’hui l’importance prise par ce terme identité. Terme vague dont on connaît les pièges à commencer par le repli crispé sur l’identitaire porteur de fanatisme et d’exclusion à l’égard de l’autre différent. Et nous mesurons bien, nous protestants, à cause de notre caractère de minoritaires, à quel point certains parmi nous sont attachés à définir une identité protestante organisée autour d’un passé glorieux tenant lieu de présent, d’une culture élitiste et intellectuelle, de valeurs flatteuses (liberté, responsabilité, respect…). Nous sommes même parfois agacés par celles et ceux qui seraient prêts à mourir pour défendre une identité protestante et qui ne font pas grand-chose pour la faire vivre. Comme s'il suffisait de perpétuer une culture protestante pour être quitte avec la question que la parole de Dieu nous pose sans cesse.

C’est dire qu’on ne saurait réduire l’Evangile à des valeurs, à un comportement, ou à un “ faire ” structurant une identité croyante. Etre chrétien n’est pas d’abord une identité construite et transmise, mais c’est une identité reçue, toujours nouvelle, à chaque instant, d’un Autre que nous-mêmes. C’est une expérience chaque fois personnelle, spécifique, singulière qui naît de la rencontre avec le Christ.

 

3.2 Pourtant on ne saurait méconnaître que la foi, la rencontre avec le Christ, déterminent un certain nombre de comportements et de valeurs notamment éthiques.

Dans la suite de l’enseignement et des actes de Jésus, la catéchèse et la prédication chrétiennes appellent à une nouvelle orientation de l’existence où se transmet, de manière personnelle et collégiale, une Parole crédible. Particulièrement aujourd’hui où l’on se méfie des doctrines, des systèmes, des institutions, la transmission peut passer par l’authenticité d’engagements où s’exprime une cohérence entre ce qui est dit et ce qui est fait. Sans tomber dans l’exemplarisme, nous mesurons bien, notamment en catéchèse, que le témoignage personnel d’une vie qui a un sens peut assurer la transmission bien plus que des exposés doctrinaux sur la foi chrétienne. Et sur le plan communautaire je pense aux actions diaconales où la Parole s’incarne et prend corps, au service de l’environnement humain, sur les points de blessure de notre société : blessures conjugales, psychologiques, sociales. Dans cette diaconie de l’accueil, du sens, de la solidarité matérielle, qui travaille à construire un monde plus juste et plus fraternel, implicitement ou explicitement l’Evangile peut se transmettre.

 

3.3 Je ne m’éloigne pas du thème théologique de l’incarnation, si important dès qu’il s’agit de transmission, en évoquant maintenant la transmission de gestes et par gestes.

C’est-à-dire la cène, le baptême, les gestes cultuels, les gestes liturgiques, les gestes de la prière et du chant, mais aussi les fêtes, les cérémonies. Au-delà de la parole, la transmission met en jeu ici d’autres registres : le corps, les sens, le sentiment, l’émotion, la sensation, le symbolique, l’esthétique pour tenter de rendre compte de l’indicible, de l’intransmissible. Et c’est vrai que parfois nous, protestants, sommes très cérébraux et tendons à réduire la transmission à ce qui se passe au niveau du discours et du raisonnable.

Or celle-ci passe aussi par la mémoire du corps, du ressenti, de ce qui nous touche et qui en nous touchant nous relie aux autres et à une histoire. Cela concerne donc plus largement et plus fondamentalement notre rapport au rite, car le rite enracine. Il inscrit dans une tradition. Il implique une mémoire, une sensibilité, il met en jeu le corps. Il est marque d’une appartenance. La transmission prend ici la forme d’une initiation à ce langage symbolique et aux ressources dont il est porteur. Cette modalité de la transmission est peu présente, je l’ai dit, dans le protestantisme. Avec d’ailleurs de drôles de surprises. Ainsi on voit des parents ayant voulu, il y a quelques années, garantir la liberté de leurs enfants en ne donnant aucun signe (pas de baptême, par exemple) rattrapés par les jeunes, qui eux, en font la demande. Cela prouve peut-être que malgré le manque délibérément inscrit, peut-être même à travers lui, à cause de lui, une transmission s’est faite.

On sait, par contre, à quel point le rite est important pour la transmission dans le judaïsme. Je cite ici l’une de ses représentantes : “ Transmettre repose conjointement sur la mémoire d’un témoignage, exprimée par l’injonction “Souviens-toi” et sur l’enseignement des préceptes et du scrupuleux et minutieux accomplissement des rites énoncés, exprimé par l’injonction “Observe, garde”… Dans le processus de transmission, le rôle du rituel est fondamental… Ce que Dieu a accompli pour les patriarches et les ancêtres est aussi accompli pour celui qui rend la mémoire opératoire par la parole et par le geste ”.

 

3.4 Mais transmettre c’est aussi transmettre un contenu de la foi.

Il arrive même parfois que notre insistance sur le comment transmettre, les vecteurs de la transmission, ne soit qu’un alibi à notre incertitude sur le quoi transmettre, c’est-à-dire le contenu de la transmission ! Se méfier, pour surmonter les difficultés de la transmission, de la démagogie voire de la manipulation qui nous donneraient la possibilité ou le sentiment d’être plus efficaces !

Ce contenu, ce “ quoi transmettre ” peut être une formule brève. Ainsi Paul écrivait déjà : “ Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu, Christ est mort… il a été enseveli… il est ressuscité… il est apparu… ” (1 Corinthiens 15/3ss.) Et il soulignait à propos de la Cène : “ J’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai moi-même transmis : le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré ” (1 Cor.11/23). Ce peut être un énoncé plus vaste et substantiel organisé dans un credo, une confession de la foi, un catéchisme, un ensemble de dogmes, un système théologique qui visent à traduire aujourd’hui le cœur du message chrétien.

En effet, si l’expérience de Dieu a toujours quelque chose de fondamentalement indicible, elle ne saurait demeurer muette sauf à se réduire à une pure émotion ou illumination hors parole et hors image. Or pour imprégner et structurer toute la vie, la foi doit impérativement s'exprimer dans un langage, rendre compte de ce qu'elle vise et de Celui qu'elle rencontre. La foi ne saurait donc se passer de la cohérence d’un savoir théologique qui lui fournit un langage, une expression, un contenu, une inscription dans une tradition qui la précède.

En même temps nous savons bien que ce contenu théologique peut vite dériver en orthodoxie à partir de laquelle on pratique l’exclusion de celles et ceux qui dévient par rapport à elle. Ainsi le père de la Brosse, que j’ai déjà cité, souligne que l’Eglise a parfois “ cru transmettre la vérité du message évangélique, alors même qu’elle ne faisait qu’imposer une certaine orthodoxie parmi d’autres, une des diverses bonnes manières de croire ”.

 

3.5 Enfin on ne saurait parler de transmission pour des chrétiens sans parler de la transmission de la Bible.

En effet, pour les chrétiens, les Ecritures bibliques constituent le témoignage rendu à Jésus-Christ. C’est par elles que le Christ se rencontre et se révèle, ce sont elles qui enracinent notre transmission sur le sol ferme de la première prédication chrétienne. Elles sont elles-mêmes déjà tradition et transmission. Ainsi, elles ne sont pas un texte dont le sens nous serait donné une fois pour toutes et qu’il n’y aurait plus qu’à répéter. C’est pourquoi, nous devons ici rester vigilants à l’égard de toute forme de transmission fondamentaliste. Car la Bible ce sont des Ecritures elles-mêmes plurielles que nous sommes appelés à travailler, déchiffrer, interpréter, débattre entre nous, mais aussi prier et méditer, pour qu'elles deviennent Parole de Dieu pour nous et pour tous aujourd’hui. C’est ici l’occasion de souligner que la transmission ne passe pas seulement par la proclamation extérieure de la Parole mais aussi par la rumination intérieure de cette Parole qui se transmet en traversant (trans), au plus profond, notre histoire personnelle.

Mais si la Bible est un livre de foi, elle est aussi un objet culturel qui doit être transmis à tous, et pas seulement aux croyants. Elle est en effet une des composantes essentielles de notre culture, un réservoir de textes et de symboles qui a alimenté pendant des siècles la création artistique en Occident. Or aujourd’hui elle est de plus en plus, pour nos contemporains, un texte inconnu, une langue morte. De nombreux exemples pourraient être donnés de cette perte de mémoire qui frappe des pans entiers de notre culture. Ce qui est grave pour la compréhension même de notre héritage. Il me semble qu’en ce domaine, les protestants ont une responsabilité particulière pour faire découvrir la Bible au plus grand nombre, pour rendre à notre société sa mémoire biblique, car l’amnésie qui s’est installée rend la culture indéchiffrable.

 

3.6 Mais au travers et au-delà de tout cela, fondamentalement, ce que nous cherchons à transmettre, c’est l’Evangile qui surgit de la rencontre avec le Christ vivant.

Et cet Evangile n’est pas un dépôt à garder, une doctrine à sauvegarder, un objet à transmettre, ni une croyance à répandre, il est une Parole au travers de laquelle se communique le Christ vivant. “ Prêcher l’Evangile n’est rien d’autre que le Christ qui vient à nous, ou nous qui sommes amenés au Christ ” dit Luther. Ainsi la transmission est fondamentalement un événement se produisant dans une rencontre et qui met en jeu toute notre personne. On peut ici rappeler que, pour le Réformateur, la Parole de Dieu ne concerne pas le seul intellect, c’est-à-dire une partie du sujet humain, mais le cœur, l’âme, le point le plus intime et donc le plus singulier qui qualifie un “ exister ”. C’est pourquoi, cette rencontre existentielle est toujours, à la limite, je l’ai déjà dit, de l’ordre de l’intransmissible. Et il n’est pas au pouvoir de l’Eglise et des témoins de provoquer cette rencontre. Nous ne pouvons, au mieux qu’en préparer le chemin en renvoyant à cette présence qui est au-delà de tous nos discours.

Conclusion :

En conclusion je dirai que le mot transmission évoque une course de relais, où chacun est au service du même but, faire avancer ce bâton qui s’appelle le témoin. L’image de la course illustre bien ce que le verbe transmettre évoque de mouvement, de solidarité, de communauté. En même temps, la limite de cette image c’est que dans la transmission de l’Evangile le témoin ce n’est plus un objet fini que l’on se passe de l’un à l’autre, mais c’est la personne chargée de la transmission. Ainsi ce que nous avons à transmettre, c’est d’abord ce que nous sommes -notre parole, nos actes, limités, fragiles, risqués- et non un dépôt de la foi immuable qui traverserait les siècles. Cela m’amène à deux remarques pour finir et ouvrir.

La première pour souligner que le témoignage ou la transmission ne seront jamais des choses faciles, des réalités évidentes pour lesquelles il pourrait y avoir des recettes ou des stratégies qui marcheraient à tous les coups. Dans le Nouveau Testament, c’est le même mot “ livré ” qui désigne la passion de Jésus et la transmission de l’Evangile. Jésus livré, abandonné, rejeté, crucifié et par là même transmis. Ainsi l’Evangile nous est livré comme une Parole sans cesse trahie, menacée, contestée, une Parole transmise parce que définitivement compromise avec la condition humaine et ses limites. Une Parole qui ne cesse de se faire chair et donc inséparable des témoins qui, à travers leurs corps, leurs forces, leurs voix, livrent l’Evangile et se livrent à l’Evangile. Chacune, chacun est ainsi appelé(e) à s’inscrire dans cette longue suite de fidélités et à prendre sa place sur cette route où le Christ le précède et l’accompagne.

En sachant, et c’est le 2 ème point de ma conclusion, que nous ne sommes pas maîtres du message qui nous est confié, ni de sa transmission, ni de ses résultats. Nous en sommes seulement les serviteurs avec la force que Dieu nous donne. Nous ne savons jamais quand survient l’essentiel de la transmission. Il se produit parfois quand nous ne l’attendons pas, quand nous avons le sentiment d’être le plus démuni ou d’être inefficace, quand ayant fait ce que nous avons à faire, nous pensons avoir rien fait. C’est “ l’instant de la grâce ” dont parle Sylvie Germain et qui est, à bien des égards, inexplicable et non maîtrisable. Ainsi on peut avoir regardé des centaines de fois une œuvre d’art, entendu des centaines de fois un morceau de musique, et, puis soudain, un jour, on y découvre quelque chose qui suscite une émotion et une joie inattendues. De même on peut avoir lu de multiples fois un texte de la Bible, on peut avoir entendu de nombreuses prédications sur ce texte, et puis, un jour, la parole du prédicateur nous rejoint au plus intime de nous-mêmes, produisant l’événement existentiel de la rencontre avec le Christ qui demeure comme une grâce inattendue.

Ces deux remarques sont pour moi tout à fait libératrices. Elles nous gardent en effet de toute obsession du résultat, de nos activismes dans lesquels parfois nous nous épuisons et perdons courage, de nos regrets et de notre culpabilité lorsque nous ne parvenons pas à transmettre la joie de l’Evangile à nos plus proches prochains. Elles nous protègent d’un double écueil lorsque nous envisageons la transmission : celui de croire que c’est facile et que nous pouvons tout faire et celui de croire que c’est impossible et que nous ne pouvons rien faire. Elles disent, en effet, l’importance des témoins que nous sommes et tracent, en même temps, les limites de leur parole : préparer un chemin, ouvrir un espace, faire place pour qu’un Autre vienne. Car “ la transmission passe par le renoncement à tout désir de maîtrise, par ce non-pouvoir sur l’autre. En termes théologiques, c’est l’Esprit qui est à l’œuvre. Et là où est l’Esprit, là est la liberté.  Puisse cette liberté animer maintenant nos débats et l’ensemble de notre week-end.

 

Pasteur Michel BERTRAND
Week-en d’artistes à Viviers, 30 novembre et 1 er décembre 2002

 

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www.theovie.org

 

Sources :

Régis DEBRAY, Transmettre. Ed. Odile Jacob, Paris, 1997, p.18
Danièle HERVIEU-LEGER, La religion pour mémoire, Paris, Le Cerf, 1993, p.241 et 186
Christian GALTIER, Message au synode régional de l’Eglise réformée de France en Cévennes-Languedoc-Roussillon, Perpignan, Novembre 1999
Paul RICOEUR, le Juste 2, Editions Esprit, paris, 2001, p.110
Jean-Paul WILLAIME, La précarité protestante. Labor et Fides, Genève, 1992 Notamment ch.II “ Protestantisme, théologie et société p.142
Dominique WOLTON, Penser la communication. Flammarion , Paris, 1997, pp.59-60
Olivier de la BROSSE, L’Eglise et la transmission du dépôt de la foi in Cahiers de médiologie n°11, Communiquer/Transmettre, Gallimard, 2001, pp.85-86
Jean-Paul WILLAIME (rédigé avec la collaboration de Hugues VERON), Le pape, le stade et les jeunes in Strasbourg, Jean-Paul II et l’Europe, Paris, Cerf, p.108
Olivier ABEL, Institution, désaccord, génération (II) in Autres Temps, n°62, Eté 1999, pp. 64 et 66
Anne-Hélène HOOG, Le judaïsme d’une génération à l’autre in Cahiers de médiologie n°11, Communiquer/Transmettre, Gallimard, 2001, p.90-91
Olivier de la BROSSE, L’Eglise et la transmission du dépôt de la foi in Cahiers de médiologie n°11, Communiquer/Transmettre, Gallimard, 2001, p.84
Sylvie GERMAIN, Nuit d’Ambre, Gallimard, Paris, p.429
Gérard DELTEIL, Introduction au dossier “ La transmission nous échappe-t-elle ? ” préparé pour “ Débat 2000-2000 débats ” p.5

 









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