Passons sur l'autre rive !
Extrait du message pour France culture, 22 Octobre 2006

L'affaire des pains,

Le pasteur Eric Denimal s'intéresse à la façon dont l'évangéliste Marc articule son récit, construit son scénario pour toucher ses lecteurs et communiquer l'enseignement de Jésus :

Pour Jésus il n'y a pas de distinctions à faire, pas de frontières.

Il n'y a pas de purs et d'impurs, tous les hommes ont droit au même pain de vie.
Evangile de Marc.

Éric DENIMAL
Journaliste, écrivain et pasteur

Je voudrais commencer par une confidence !
J'ai passé beaucoup de temps à lire l'Évangile de Marc et à réfléchir à ce récit d'une rare efficacité ; pour tout dire, j'y ai passé presque une année. Et peut-être parce que je suis un peu écrivain, je me suis intéressé à la façon dont Marc articule son récit et construit son scénario.

Certes, il ne fait pas du roman et n'invente pas une histoire, mais il reçoit des témoignages, des messages, des anecdotes, des échos de miracles, des bribes de discours ; et de tout cela, à la façon d'un biographe de talent, il bâtit une histoire.
Narrateur accompli, il met en scène les personnages et propose des clins d'œil, des indices, des repères qui donnent le ton à l'ensemble de son œuvre.
Pour illustrer ce propos, et pour vous dévoiler un peu de la construction de Marc, je vais prendre une idée force que l'on retrouve dans l'enseignement de Jésus et tenter de vous montrer comment Marc, exploitant cet enseignement, procède pour toucher ses lecteurs.

Le fil rouge est le suivant :
Jésus veut conduire ses disciples vers les païens.
Il veut que les Juifs, trop heureux et trop fiers de leur statut de peuple élu, découvrent que le message de Dieu est pour tous les hommes et pas seulement pour les Hébreux et leurs descendants.

Dans ses discours, Jésus va - entre autre - marteler régulièrement qu'il faut oser passer au-delà de la notion de purs et d'impurs ; ces notions qui conduisent les Juifs scrupuleux et religieux à refuser tout contact avec le monde non juif.
Pour faire entendre ce message révolutionnaire, Marc va jouer avec un lieu géographique qu'il faut dépasser, comme Jésus veut dépasser certaines notions.
En effet, dans son Évangile, Marc raconte trois traversées du lac de Génésareth, celui que l'on nomme aussi le lac de Tibériade. Ces trois traversées permettent, normalement, de passer du côté juif au côté non juif ; en effet, le lac est une frontière naturelle qui sépare les deux contrées.

De plus, avec une certaine astuce, lorsqu'il parle de ce lac, Marc le nomme « Mer de Galilée ». En effet, ce lac, tout au nord de Jérusalem, est si grand qu'il est comparé à une mer. Or, dans la perception juive et dans la symbolique théologique des Hébreux, la mer a aussi une signification particulière : le fond des mers est le siège du mal.

Les esprits mauvais s'y retrouveraient avant et après avoir tourmenté les hommes.
C'est une superstition plus qu'une vérité spirituelle, mais Marc va exploiter cette image populaire pour les besoins de la leçon à faire passer. Ainsi, de façon imagée, aller du territoire juif à la terre non juive, c'est partir du monde pur au monde impur tout en cheminant sur la mer qui, si elle est une frontière naturelle, cache, de façon surnaturelle, en ses profondeurs le mal et les démons.

Voilà comment Marc pose quelques pièces de son puzzle. Mais il en pose d'autres : notamment les trois fameuses traversées, dont nous allons parler.
Je note un détail significatif : de façon surprenante, mais intentionnelle, parlant de ces traversées, Marc ne raconte que les « allers » » et jamais les « retours ». Il mentionne, souvent, en s'y arrêtant longuement, les trajets qui vont de la rive pure à la rive impure.
Toute l'importance, pour l'évangéliste, porte sur la démarche d'aller vers les étrangers. Or, aller dans ce sens-là n'est pas évident. Tellement pas évident que l'évangéliste insiste pour montrer que chaque trajet est l'objet de difficultés et de tensions particulières.

Malgré la difficulté de l'entreprise, Jésus lance un ordre on ne peut plus clair : PASSONS SUR L'AUTRE RIVE !

À ce niveau de l'histoire, quelques rappels concernant les événements chronologiques de la vie de Jésus, en suivant l'Évangile de Marc, ne sont pas inutiles.
Avant la première traversée de la mer de Galilée, Jésus enseigne la foule tout au long de son itinérance. Il guérit aussi, et notamment des hommes possédés par les démons. Jésus a un tel pouvoir d'exorcisme que les religieux l'accusent d'être lui-même le prince des démons. C'est là une polémique sérieuse qui ne cessera de creuser le fossé entre Jésus et le pouvoir religieux de son temps.
De fait, les prêtres vont surveiller tous les faits et gestes de Jésus et de son groupe. Dès que possible, ils le critiquent.

Par exemple : Un jour, les disciples glanent quelques grains de blé dans un champ pour grignoter en passant ; mais les prêtres accusent. Selon eux, parce que c'est jour de sabbat, glaner revient à travailler, et c'est interdit ! Jésus va alors contrer les prêtres en tentant d'expliquer que les lois sont pour les hommes et non les hommes pour les lois.
Dès lors, les prêtres décident que Jésus est un homme à abattre.

Ce climat détestable n'est pas seulement une antipathie des religieux à l'encontre d'un charpentier populaire. C'est bien plus grave, parce que Jésus est en train de ruiner les fondements de la loi et ainsi, il mine l'autorité de ses défenseurs, et leur raison d'être. Et c'est dans ce climat que Jésus décide de quitter le territoire juif.

Un soir, il dit à ses disciples : « Passons sur l'autre rive ! » (C'est dans Marc 4)

Première traversée donc.

On sait que de l'autre côté, c'est une terre étrangère, infidèle, païenne, impure : C'est le pays des Gadaréniens. Or, la traversée s'avère difficile. On dirait que les éléments se déchaînent pour l'empêcher. On dirait que quelqu'un ne veut pas que Jésus aille de l'autre côté pour y annoncer le message universel de Dieu.

La tempête fait rage : «  Les vagues se jettent sur le bateau ; déjà il se remplit ! Jésus dort à la poupe. Les disciples le réveillent et lui disent « Maître, nous sommes perdus et tu ne t'en soucies pas ? Réveillé, Jésus rabroue le vent et dit à la mer : Silence, tais-toi ! Le vent tombe et un grand calme se fait. Puis il leur dit aux disciples : « Pourquoi êtes-vous peureux ? N'avez-vous pas encore la foi ?  »
(Marc 4. 37-40)

Lors de cette première traversée pleine de risques, Jésus impose le calme et le silence.

Mais de l'autre côté, sur l'autre rive, l'impureté et les esprits mauvais sont étrangement au rendez-vous. Et ce, en la personne d'un homme violent, possédé, suicidaire et dangereux. Cet homme qui se mutile et que personne ne parvient à maîtriser, vit dans les tombeaux. En quelques traits, Marc nous donne une terrible image du démoniaque. Pourtant, contre toute attente, ce malade se jette au pied de Jésus, et les esprits qui le possèdent se mettent à lui parler dans une scène surréaliste.

« L'homme possédé voit Jésus de loin.
Il accourt et se prosterne devant lui en criant : Pourquoi te mêles-tu de mes affaires, Jésus, Fils du Dieu Très-Haut ? Je t'en conjure au nom de Dieu, ne me tourmente pas !
En effet, Jésus lui disait : Sors de cet homme, esprit impur !
Puis, le Seigneur lui demande : Quel est ton nom ?
- Mon nom, lui répond l'homme possédé, c'est Légion, car nous sommes beaucoup. Et il le supplie instamment de ne pas les envoyer hors du pays.
Or il y avait là, près de la montagne, un vaste troupeau de cochons en train de paître. Les esprits impurs se mettent à supplier Jésus : Envoie-nous dans ces cochons, que nous entrions en eux.
Jésus le leur permet.
Les esprits impurs sortent alors de l'homme pour entrer dans les cochons, et le troupeau se précipite soudain dans la mer, du haut de la falaise.
Il y en avait environ deux mille porcs ; ils se sont tous noyés dans la mer. »
(Marc 5. 6-13)

Déroutant !

Les esprits impurs quittent l'homme possédé pour habiter des animaux impurs ; et comme l'homme avait des tendances suicidaires et autodestructrices, voilà que les cochons s'autodétruisent en se jetant dans la mer dont, je le rappelle, les profondeurs sont le siège des esprits mauvais !

C'est une nouvelle victoire éclatante de Jésus sur les démons, mais ce n'est pas pour autant une bonne nouvelle pour tous ! En effet, les habitants du lieu sont effrayés par ce qui vient de se produire. Ils demandent d'ailleurs à Jésus de retourner d'où il vient.

À noter que durant cet étrange épisode sur les rives de Gadara, Marc ne dit rien des disciples : comme s'ils n'avaient pas eu le temps de débarquer ! Comme s'ils avaient eu peur de fouler une terre impure. Manifestement, les temps ne sont pas encore mûrs pour aller à la rencontre de l'autre, sur l'autre rive !

Jésus va reprendre son ministère en Galilée, du bon côté de la mer, si j'ose dire ! Là, il va, entre autre, multiplier le pain. Épisode intéressant que cette multiplication des pains. Devant la foule, Jésus se trouve comme devant « un troupeau sans berger ». Du coup, il va devenir ce berger et il va enseigner à la façon d'un prophète. Il va même certainement parler des heures et des heures, puisque les disciples finissent par lui faire remarquer qu'il est grand temps d'arrêter, de renvoyer la foule qui, vu l'heure, a maintenant faim.

Les disciples sont pleins de sollicitude pour cette foule. C'est pourquoi Jésus va les prendre à leur propre sentiment : «  Donnez leur vous-mêmes à manger !  »
Finalement, on présente à Jésus 5 pains et 2 poissons qu'il multiplie pour nourrir toute la foule. Suite à la distribution, il y a même pas mal de restes !

Après ce miracle haut en couleur, Jésus renvoie la foule et ordonne aux disciples d'aller… de l'autre côté. Prenant toutes les initiatives, Jésus oblige ses disciples à monter dans le bateau et à le précéder sur l'autre rive, à Bethsaïda. Il prend ensuite congé et s'en va sur la montagne pour prier…  » (Marc 6.45)

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