Voilà la 2 ème traversée annoncée. Bethsaïda est bien de l'autre côté du lac, en terre étrangère.
Or, les disciples dans la barque rencontrent une nouvelle difficulté. Écoutez :
« Le soir venu, le bateau était au milieu de la mer, et Jésus seul était à terre. Voyant que les disciples avaient beaucoup de peine à ramer, car le vent leur était contraire, vers la quatrième veille de la nuit, Jésus vient vers eux en marchant sur la mer…
Quand les disciples l'ont vu marcher sur la mer, ils ont pensé que c'était un fantôme, et ils ont poussé des cris…
Aussitôt Jésus leur dit : Courage !
C'est moi, n'ayez pas peur ! Puis il est monté avec eux dans le bateau, et le vent est tombé. En eux-mêmes, les disciples étaient stupéfaits ; car ils n'avaient rien compris à l'affaire des pains : ils étaient encore obtus. » (Marc 6. 47-52) Les vents contraires. Les disciples rament comme des malades sans parvenir sur l'autre rive. Et il faut que Jésus intervienne encore pour calmer les vents et les flots. Mais Jésus n'est pas dans la barque. C 'est de la montagne où il prie qu'il voit le danger dans lequel sont ses amis. Et il se porte à leur secours. En faisant quoi ? En marchant sur l'eau. Miracle étonnant ! (Mais tous les miracles le sont !) Et surtout, miracle chargé de sens. La mer est toujours le repère des esprits mauvais. Eh bien, Jésus marche dessus comme un conquérant marche sur un ennemi vaincu.
Le double miracle de marcher sur l'eau et de calmer les tempêtes m'étonne ! Mais il y a plus surprenant encore dans ce récit. Lorsque Jésus monte dans la barque tandis que se calme le vent, Marc précise que les disciples sont stupéfaits. On le serait à moins ! Mais « ils étaient stupéfaits car … ils n'avaient pas compris l'affaire des pains ! »
Jésus marche sur l'eau ; il arrive comme un fantôme ; il calme les vents contraires ! Mais ce qui stupéfait les disciples, c'est … l'affaire des pains.
Pour ramer, ils rament ! Ces disciples ont même un train de retard ! Ils n'ont pas encore assimilé l'épisode précédent. Et, nouvelle surprise, Marc nous signale ensuite : « Après avoir achevé leur traversé, ils arrivent à Génésareth ! » (Marc 6. 53)
Tiens, me dis-je ! Ils étaient partis pour Bethsaïda et ils débarquent à Génésareth !
Curieux, je regarde à la fin de ma Bible, je cherche les cartes de géographie et je trouve bien, au bord de la mer de Galilée, Génésareth, mais du côté juif. Tandis que Bethsaïda est de l'autre côté, côté non juif !
Donc, ce que Marc nous montre sans trop insister, c'est que la barque des disciples n'est jamais arrivée à Bethsaïda et qu'elle est quasiment revenue à son point de départ. Mais pourquoi en serait-il autrement puisque le narrateur vient aussi de nous indiquer que les disciples n'avaient pas compris l'épisode précédent.
Dès lors, on revient à la case départ et on recommence ! En quelque sorte, la 2 ème traversée est un échec, comme la 1 ère. On efface tout et on recommence ! Jésus reprend, chez lui, l'enseignement et la mission.
En Israël donc, Jésus recommence ses leçons et tente de lutter contre les notions sectaires qui classent les gens en purs et en impurs ! Mais ce n'est pas facile, pour lui, d'imposer son message ; en effet, les religieux viennent l'agresser une nouvelle fois sur des questions relatives à la loi et à la tradition. Ils prétextent, cette fois, que les disciples mangent sans s'être lavé les mains. Ce qui fait d'eux, naturellement, de très mauvais juifs, aux yeux des prêtres légalistes !
Encore une fois Jésus riposte et développe un discours sur ce qui est pur et ce qui ne l'est pas ; comme par hasard !
La pointe de son enseignement sera alors de dire, au travers d'une formule choc : « Il n'y a rien au dehors de l'être humain qui puisse le souiller en entrant en lui. C'est ce qui sort de l'être humain qui le souille » (Marc 7. 15)
Voilà de quoi méditer un bout de temps !
Après cette discussion qui laisse les prêtres pantois, Jésus entraîne à nouveau ses disciples en pays non juif, mais cette fois en passant par la route et non plus par le lac. Il ne change pas ses habitudes pour autant : il enseigne toujours les foules, guérit encore les malades et … multiplie le pain une deuxième fois.
Marc nous place ainsi dans une situation qui a des goûts de déjà vu : une foule, un Jésus qui enseigne longtemps et des gens qui finissent par avoir faim. Et Jésus déclare soudain : « Je suis ému par cette foule ; voilà déjà trois jours qu'ils restent auprès de moi et qu'ils n'ont rien à manger ! » (Marc 8. 2) Une pareille remarque devrait éveiller quelques souvenirs dans l'esprit des disciples, ceux-là qui, la première fois, avaient été stupéfaits par l'affaire des pains ! Mais, les disciples vont encore nous surprendre.
Au moment de la 1 ère multiplication des pains, ce sont eux qui avaient perçu les besoins de la foule. Ici , dans une situation identique, c'est Jésus (et non ses amis) qui, au bout de trois jours, relève le besoin des gens. C'est lui, Jésus, qui déclare : « Il ne faut pas les laisser partir dans cet état au risque qu'ils défaillent en route ! »
En pointant ces différences de traitements, l'intention de Marc est d'éveiller notre curiosité et de saisir un enseignement important.
De part et d'autre, il y a une foule, un enseignement et un besoin de manger après un laps de temps plus ou moins long. Entre les deux lieux où se sont passés ces événements, il y a une frontière jusqu'ici infranchissable. Or, si pour Jésus, les foules se ressemblent parfaitement, aux yeux des disciples, elles sont encore très différentes l'une de l'autre, puisqu'il y a une foule juive et une foule non juive.
Et le narrateur nous fait remarquer que les disciples n'ont pas la même sollicitude pour les gens selon qu'ils sont d'un côté ou de l'autre de la frontière.
Pour ces disciples, comme pour les prêtres venus de Jérusalem, il existe toujours une différence entre pur et impur, entre juif et païen, entre le peuple de Dieu et les autres peuples.
Par contre, Jésus a perçu le besoin spirituel et le besoin matériel des deux foules. En fait, pour lui, il n'y a pas de distinctions à faire. Tous les hommes sont peuple de Dieu et chacun à droit au même message, et au même pain. C'est dire qu'en multipliant le pain de part et d'autre de la frontière, Jésus renverse ces clivages. Il marche sur les différences comme il marche sur le lac qui sépare les deux nations.
Après cette 2 ème multiplication des pains, Jésus et ses disciples s'en retournent chez eux. Et comme par hasard encore, du côté juif, Jésus et ses compagnons sont à nouveau harcelés par les religieux qui réclament, cette fois, des preuves attestant que Jésus est bien le Fils de Dieu.
Cette attitude hypocrite exaspère Jésus : « Il soupire profondément en son esprit. » (Marc 8. 12)
Et, de façon surprenante, la troupe remonte presque aussitôt dans le bateau pour une 3 ème et dernière traversée.
Voilà donc cette ultime traversée qui va de la terre juive à la terre étrangère. Et c'est encore dans ce sens là qu'il se passe quelque chose. Marc relate un nouvel incident dans l'embarcation.
Cette fois, pas de tempête et pas de vent contraire, mais un étrange débat. Alors que Jésus paraît encore totalement écœuré par l'attitude des religieux et qu'il recommande aux disciples de se méfier d'eux, les disciples ne semblent pas l'écouter. Ils ont autre chose en tête. Ils sont préoccupés par un détail matériel et pratique ! Ils ont oublié de prendre du pain pour la route, et ils s'en inquiètent.
C'est alors que Jésus, sans doute déjà irrité par les prêtres, reprend les disciples :
« Pourquoi raisonnez-vous en vous disant que vous n'avez pas de pains ?
Vous ne comprenez pas encore ?
Vous ne saisissez pas ?
Êtes-vous donc obtus ? …
Ne vous rappelez-vous pas, lorsque j'ai rompu les 5 pains pour les cinq mille personnes, combien de paniers pleins de morceaux vous avez emportés ?
– 12, lui répondent-ils.
Et quand j'ai rompu les 7 pains pour les quatre mille, combien de corbeilles pleines de morceaux avez-vous emportées ?
7, lui répondent-ils.
Et il leur disait : Vous ne comprenez pas encore ? » (Marc 8-16-21)
J'imagine bien les disciples, très secoués par cette avalanche de questions et surtout, obligés de reconnaître qu'ils ne comprennent vraiment pas ! Et j'avoue que j'ai aussi quelques difficultés.
À moins que ! À moins que tout tourne non seulement autour du lac, mais aussi autour de l'affaire des pains !
Car c'est bien aux multiplications des pains que Jésus fait référence ; et c'est bien à cause de l'absence de pain dans le bateau que tout rebondit ! Alors, essayons d'y voir plus clair et exploitons les questions de Jésus et les réponses des disciples.
Du côté juif, une multiplication et un reste de 12 corbeilles. 12, comme autant de tribus en Israël !
Du coté païen, une multiplication et un reste de 7 corbeilles. 7, comme le chiffre parfait qui parle de la totalité du monde créé.
Et cette fois, dans le bateau, entre rive pure et rive impure, il n'y a pas de pain. Sauf qu'il y a Jésus qui multiplie toujours le pain et qui devient même pain pour nous : ceci est mon corps ! Et mon corps est vraiment une nourriture ! Je suis le pain de vie.
Oui, tout tourne autour du pain, de ce que Marc a parfaitement nommé : l'affaire des pains ! Le pain devient symbole du Christ qui se donne pour tous ; pour les 12 tribus d'Israël, certes, mais aussi pour le monde entier, celui que l'on rencontre et qu'il faut rencontrer sur l'autre rive.
Marc a construit son récit de façon à ce que ses lecteurs puissent cheminer de part et d'autre du lac ; et qu'ils découvrent ce qui est essentiel pour Jésus, à savoir : il ne peut y avoir de différences de traitement d'un coté ou de l'autre.
Jésus voulait absolument faire passer ce message révolutionnaire, et Marc le souligne à sa façon : le pain est pour tous, même pour ceux d'en face : « Passons donc sur l'autre rive ! Donnez-leur vous-mêmes à manger ! »
Il faut oser aller de l'autre côté pour permettre à chacun de profiter de ce pain, de ce Christ qui s'offre à tous. Il faut cesser d'élever ou d'entretenir des frontières entre purs et impurs, dignes et indignes, juifs et non juifs. Jésus fait taire toutes les tempêtes et refuse les vents contraires qui empêcheraient de voir en l'autre un frère avec qui partager le pain.
Jésus demandait : Vous ne comprenez pas encore ? Il nous faut répondre : « Je crois que si ! Je crois que j'ai enfin compris ! »
Oh Seigneur, je t'invoque de tout mon cœur
Mes yeux devancent les veilles de la nuit
Pour méditer ce que tu as dit
Me voilà à nouveau dérangé dans mes attitudes
Et bouleversé dans mes habitudes.
J'ai tant de mal à aller vers l'autre rive
Vers cet étranger tellement différent
Vers celui qui ne me ressemble pas
Et qui ne partage pas les mêmes choses que moi
Qui ne croit pas comme moi
Qui ne croit même pas en toi !
Pourtant Toi, tu m'obliges à passer de l'autre côté
Tu veux que j'aille à ses côtés.
Tu me forces à vaincre mes vents contraires
Et à faire de l'autre un frère !
Seigneur, change mon cœur, corrige mon regard
Et donne-moi d'écraser toutes les résistances
Qui déchirent les relations entre les hommes.
Amen
Eric Denimal.
Texte transmis par l'auteur,
et publié sur paraboles.net avec son autorisation
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