Sylvie Noyer

Infirmière DE depuis 1983, j'ai exercé dans différents secteurs d'activité (milieu hospitalier, mission humanitaire, soin à domicile, établissements pour personnes âgées ) en France et à l'étranger. Depuis 7 ans, je suis formatrice en institut de formation en soins infirmiers, je côtoie quotidiennement les jeunes adultes que sont les étudiants. Diplômée cadre de santé depuis un an et demi, je vais, très prochainement, rejoindre les services de soin pour encadrer les équipes soignantes et contribuer au fonctionnement d'un service de bloc opératoire et un service de chirurgie.



Penses-tu qu'il soit possible et sain d'envisager de "vivre dans le manque", en acceptant la vie telle qu'elle est ? Est-ce une démission, ou au contraire une preuve de maturité que d'accepter de vivre avec ses limites, qu'elles soient internes ou externes ?

Pour moi, " vivre le manque " et accepter ses limites, ce n'est pas la même chose que d'accepter la vie telle qu'elle est. C'est difficile à expliquer en quelques mots… vivre la vie que j'ai, me semble être une démarche dynamique et mature, l'accepter telle qu'elle est, peut être une forme de démission, voire de fatalisme : " c'est la vie " ou " Dieu l'a voulu ainsi. " En fait je vis ma vie sans cesser d'espérer le changement. Je vis la réalité du manque qui crée en moi un mouvement qui me porte vers autre chose. L'acceptation de mes limites n'est pas incompatible avec l'envie de changer, de faire plus de place aux relations et à la vie. C'est Esaïe (chapitre 54) qui nous invite à " élargir l'espace de notre tente ", c'est à la fois interne et externe, l'un ne va pas sans l'autre sinon nous sommes divisés, comme disait Leanne Payne, une enseignante américaine, c'est marcher à côté de soi-même. C'est important de rester en contact avec la réalité de notre " cœur profond. "

En fait, ce que je suis aujourd'hui, est fait de ce que je connais de moi, de ce que je vais devenir et de la part de mystère que je ne verrai jamais…Honnêtement, c'est pas tous les jours facile de vivre avec soi !


On parle souvent de l'évangile de la prospérité, mais sans chercher si loin, nous sommes tous tentés par les aspects "victorieux" de la Parole de Dieu ! On peut donc facilement tomber dans le piège d'une recherche de "toute puissance", sans même le réaliser...
Pourrais-tu développer ce thème pour nous ?


Je pense que c'est un des risques d'une mauvaise compréhension et utilisation de la relation d'aide. Insidieusement, se glisse l'idée que la guérison intérieure et une meilleure connaissance de soi font de nous des êtres victorieux, plus forts, voire même heureux, débarrassés de nos problèmes. Cela peut devenir une véritable recherche de perfection et de contrôle de soi qui aboutit à la construction d'une image idéalisée de soi au lieu de conduire à la reconnaissance et à l'acceptation de qui nous sommes, avec nos forces et nos faiblesses, et ainsi vivre réconciliés avec notre humanité.

Heureusement que Jésus est venu vivre comme un simple homme sur notre terre… quand je pense qu'Il n'a pas pu porter sa croix jusqu'au bout (Simon en a été chargé), qu'Il a connu l'angoisse au jardin de Gethsémané (pourtant Il savait qu'Il ressusciterait) et qu'Il est Dieu, je m'étonne que nous ayons du mal à accepter d'être quasiment anéantis dans les moments difficiles de nos vies.

Effectivement, il y a des moments douloureux, nous ne sommes pas épargnés, parfois nous aimerions que Dieu intervienne puissamment pour changer le cours des choses. Nous rêvons d'un royaume sans échecs, sans souffrances, sans conflits et nous projetons cet idéal dans nos églises.

Cela me fait penser aux petits enfants et particulièrement aux enfants " bulles. " Ce sont des enfants dont le déficit immunitaire ne leur permet pas de vivre dans le monde sans risquer de mourir au moindre contact avec des microbes. Par conséquent, ils ne peuvent se développer et vivre que s'ils sont protégés dans un milieu clos " aseptisé. " Alors que pour tout autre enfant, c'est justement le contact avec les " agressions " microbiennes qui leur permet de développer leurs défenses et de résister aux aléas climatiques et autres.

Bien que toute comparaison ait ses limites, il en est un peu de même d'un point de vue psychique. L'alternance d'événements heureux ou malheureux contribue à notre maturité pour autant que nous les saisissions comme des occasions de revoir nos mécanismes de défenses (nos réactions), sortir parfois de certaines bulles de fausse protection pour trouver des modes d'action qui nous ressemblent plus. C'est aussi rester vulnérable, accepter nos limites et celles du monde dans lequel nous vivons. Dieu seul est Dieu.


Sylvie, tu es aujourd'hui cadre infirmier, mais tu as aussi suivi plusieurs cursus de formation à la relation d'aide, au sein de jeunesse en mission, mais aussi dans d'autres structures. Peux-tu nous décrire ce parcours et nous préciser ce que t'ont apporté ces différents modules ?

Tout d'abord, je dois préciser que, bien que la relation à l'autre soit un élément fondamental dans la profession infirmière, je me suis rendue compte par les expériences vécues que je n'étais pas formée pour cela. Certes, j'avais des aptitudes dans la relation à l'autre qui me permettaient d'être à l'écoute. De plus, j'avais envie de soulager et d'aider autrement que par la seule application de traitements, mais ma bonne volonté ne suffisait pas. C'est dans le cadre de mon engagement missionnaire que j'ai le plus ressenti le besoin d'être formée et surtout, le besoin de vivre pour moi-même les bienfaits d'un accompagnement à la rencontre de " mon cœur profond. " (J'emprunte cette expression à Simone Pacot).

Effectivement, dans un premier temps, c'est avec jeunesse en mission que j'ai fait une bonne partie de ma formation, les orateurs venant d'horizons très variés, les enseignements étaient riches et nous étions invités à en discerner l'impact dans nos propres vies. J'ai surtout retenu un point essentiel : si l'on veut accompagner les autres, la moindre des choses, c'est d'être en chemin nous même, d'accepter l'œuvre de guérison et de transformation pour nous, de s'ouvrir sur nos propres difficultés et nos souffrances.

Un autre aspect me paraît important, nous sommes tous uniques, par conséquent, il n'y a pas un modèle unique à appliquer, une méthode qui " marcherait " pour tous. Ce que je suis, ce que j'ai reçu, tout cela définit " mon style " dans l'écoute et l'accompagnement. De même, chacun a des attentes différentes, c'est à celui qui accompagne de s'adapter et de repérer ses propres limites. Les stages effectués avec des personnes formées et expérimentées m'ont aidée à progresser dans ce domaine.

Puis, il ne faut pas oublier la vie, les relations au travail, bref, tout ce qui m'a amenée à chercher de l'aide pour mieux appréhender certaines difficultés récurrentes et à enrichir mes connaissances théoriques par des lectures, des sessions et des conférences.

Enfin, dans le cadre professionnel, puisqu'il n'y a plus qu'une formation infirmière, que l'on se destine aux soins en santé mentale ou en soins généraux, en collaborant au module des sciences humaines, j'ai bénéficié de l'apport de collègues formés en psychiatrie et en psychologie.

En fait bien plus que des connaissances, vous aurez compris que c'est dans ma vie de tous les jours que je mesure les bienfaits d'un tel parcours.



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