Voici, au travers d'un excellent article de Guy Coq paru dans le Figaro du 12 mars 2004, une analyse très pertinente des enjeux théologiques du film de Mel Gibson, qui sera distribué en France à la fin du mois...

* Guy Coq, philosophe, auteur de Dis-moi ton espérance (Seuil) et de Paroles pour le Christ, paroles pour l'Eglise (Paroles et silence, 2003).

Une Passion sans la lumière de Pâques

Il ne s'agit pas de condamner ou d'encenser un film qu'on ne pourra voir en France sur les écrans qu'à la fin du mois. Mais le débat suscité par la Passion du Christ de Mel Gibson oppose des lectures contradictoires des Evangiles. En marge de son film, le cinéaste lui-même exprime un certain type d'engagement sur lequel on peut s'interroger. Les chrétiens qui, aux Etats-Unis, soutiennent la Passion de Mel Gibson, mènent-ils vraiment le bon combat ? Que pouvons-nous dire de la Passion du Christ aujourd'hui ? Au prix de quelles fâcheuses confusions, au prix de quels «moyens» le succès est-il obtenu ?


Un film sur Jésus est toujours une certaine lecture des Evangiles. Il devient inévitablement signifiant de l'ensemble du message. Le choix de présenter la Passion toute seule, en elle-même, sans ce qui la suit, le choix de se limiter au Vendredi saint sans aucune mention de Pâques expose à un grand risque. Car il ne faut pas l'oublier : les récits du martyre et de la mort de Jésus ont été écrits à la Lumière de la résurrection, qui est présente dans le texte même de la Passion. Dans les quatre Evangiles, le récit proprement dit de la Passion est précédé par de longs et superbes messages de Jésus. Il en est ainsi dans les synoptiques où l'institution de l'Eucharistie, la vie divine offerte devance la résurrection ; et celle-ci est également annoncée.


Quel peut être le sens du Vendredi saint totalement détaché de Pâques et de cette lumière du don divin qui baignent les pages de l'Evangile ? Que devient le message christique quand on le synthétise autour du seul Vendredi saint ? Et quand on le coupe de l'ensemble du récit de sa logique ? Quel type de christianisme cela peut-il induire ? Qu'est-ce qui motive des scènes obtenues avec des images extrêmes, sciemment construites et s'accompagnant de la désignation des futurs boucs émissaires, de ceux qu'on présente déjà comme responsables de tout le malheur de Jésus ?


Compte tenu du sens que prend le lancement du film, on ne peut pas éviter ces questions. On ne peut pas récuser a priori la protestation des personnalités juives inquiètes de percevoir dans le film quelque chose d'un réquisitoire dont l'efficacité risque d'être à la mesure de la violence des images. Mais celle-ci ajoute à l'accusation contre les juifs la réduction du message évangélique à une spiritualité de la culpabilité. La Passion n'est pas un acte d'accusation contre l'humanité. A ne jouer que sur les ressorts de la compassion avec les souffrances du Christ, ne risque-t-on pas d'occulter le sens vrai de la Passion qui est de réaliser une victoire de la vie, et de l'amour sur la mort ?


Le Christ n'est pas par ailleurs une victime ordinaire. Il n'attend pas de nous une foi fondée sur la mauvaise conscience et sur le sentiment qu'il faudrait punir quelqu'un, plusieurs personnes ou les autres ou nous-mêmes, pour sa mort, alors même que le rédempteur, c'est lui, et qu'il ne nous demande pas d'accueillir le jugement mais le pardon.

Le Christ révèle l'amour infini de Dieu pour les hommes, un amour qui va jusqu'à l'initiative prise par le Verbe de Dieu de prendre sur lui – pour le détruire – le mal répandu dans l'humanité. Le Christ assume en son être les effets terribles du mal et de l'extrême du mal qu'est l'innocence martyrisée, pour le vaincre.

Aussi n'est-il pas dans mon intention de minorer cette ignominie, ce malheur extrême, cette torture à mort qui frappent Jésus dans sa Passion. Sa souffrance doit rejoindre la figure de l'homme victime du mal infini, car c'est ainsi seulement qu'elle pourra être un anéantissement radical du mal et de la mort.


Comment le Christ anéantit-il le mal ? Non par la vengeance et par l'accusation à l'encontre des hommes qui font le mal, même le pire. Il détruit le mal et sa forme extrême – la mort – par le don. On ne lui prend pas sa vie. Il la donne. Et par ce don infini, ce mystère du Verbe incarné dans sa Vie, il accomplit la défaite du mal et de la mort.

Grâce au salut donné par le Christ, ni le mal ni la mort ne sont vainqueurs à l'échelle de l'histoire humaine. Voilà le sens de la résurrection. L'urgence est de donner cet amour à tous les humains.


Dans la Passion, il importe certes de voir l'infini consentement du Christ à porter l'immensité du malheur que produit le mal. Il prend sur Lui, à travers sa Passion et le don infini qu'elle exprime, de transformer ce crime en don. Il ne s'agit pas d'un sacrifice selon les religions anciennes mais d'un don d'amour qui annule la puissance du mal et de la mort. Découper le récit en se limitant à l'affreuse mise à mort, c'est prendre le risque d'un contresens sur la logique complète du récit que l'on vient ici d'évoquer, et donc, perdre le sens de la Passion elle-même.

Appeler les hommes à reconnaître l'immensité du don de vie qui leur est offerte dans la bonne nouvelle est une action nécessaire. Les appeler, en revanche, à la conversion en les culpabilisant par un bouleversement affectif devant la Passion, c'est, à l'instar de Mel Gibson, faire primer la mauvaise conscience sur l'amour.


L'attention extrême portée par les Chrétiens à la manière dont on redit le récit évangélique se comprend dans la mesure même où il y va de la spécificité du christianisme, de l'identité même du Dieu des Evangiles. Présenter la Passion en concentrant l'attention sur les responsables immédiats, alors même que Jésus affirme qu'ils ne savent pas ce qu'ils font, parce qu'il voit en eux une humanité à sauver d'elle-même, c'est trahir le message et le détourner de sa portée universelle. Jésus ne voit pas la méchanceté de ces hommes mais la part d'eux-mêmes que Dieu aime. De la Passion, ce qui est vraiment responsable est le poids du mal répandu en l'humanité. Il faudrait montrer, sur les épaules du Christ, le nombre immense des victimes, des massacres, des tortures, des malheurs de l'humanité depuis le commencement : Il les porte pour les anéantir définitivement.

Enfin, l'insistance sur le sacrifice déforme l'Evangile qui valorise, non le sacrifice, mais l'amour. Dieu ne sacrifie pas son Fils, pas plus qu'Abraham – mais le Christ lui-même avance jusqu'au bout de l'amour et du don qui l'exprime, affronte le mal, la violence, la mort, le refus de cet amour divin, et les anéantit. A terme, dans l'histoire, le mal et la mort sont vaincus et c'est pourquoi l'espérance est fondée. Le message de la Passion est aussi : Dieu n'a pas créé la mort ni le mal ni le malheur, car Il se révèle en Christ comme celui qui lutte contre le mal et qui, vainqueur du mal et de la mort, appelle l'homme à sa présence d'amour, agapé. Quand celle-ci se réalise, la Création atteint enfin sa perfection.

Sources : www.figaro.fr

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