Par Philippe Lefebvre
La Vie, 4 août 2005


Qui est ce mystérieux serpent dont parle la Genèse ? Un animal ? Peut-être, mais il est doué de parole et connaît Dieu, ce qui le différencie de la faune ordinaire. Quel aspect a-t-il ? Dieu lui infligera bientôt de marcher sur le ventre (Genèse 3,14) ; faut-il penser qu’il avait auparavant des pattes ou des jambes ? Le terme hébreu (hayah) traduit par bête (des champs) désigne le plus souvent les animaux, mais pas seulement : on pourrait le rendre par « être vivant ». Il est employé au premier chapitre du livre d’Ezechiel pour évoquer les figures angéliques qui accompagnent le char divin et ont des apparences humaines et animales (verset 10). Bref, notre serpent parlant semble aux confins de plusieurs mondes ; c’est ce qui rend ici son allure inquiétante : est-il un animal surdoué, un ange travesti, un homme inattendu ? Il a en outre partie liée avec le règne végétal : c’est auprès d’un arbre qu’on le rencontre, occupé d’un certain fruit. Cette connivence du serpent avec différents registres de la Création, on la retrouve sans cesse dans la Bible. Le serpent reste ainsi proche des branches et des arbres. Dieu ordonne un jour à Moïse de jeter par terre son bâton et cette branche inoffensive se change en serpent : quand Moïse tend la main pour s’en saisir, le reptile redevient houlette (Exode 4, 2-4)

Un lointain neveu de Moïse, Jean Baptiste, inaugure sa prédication en appelant les pharisiens « race de vipères », et il exhorte aussitôt à devenir des arbres qui donnent de bons fruits (Matthieu 3, 7-10). Au chapitre 21 du livre des Nombres, on trouve une stylisation du serpent dans l’arbre. Rappelons les faits : au désert, Dieu a lancé des serpents pour mordre les Hébreux sacrilèges ; Moïse intercède et Dieu lui enjoint de fabriquer un serpent de bronze et de la placer sur une hampe : ceux qui regarderont l’effigie ne subiront aucun mal des morsures de reptiles. Ce chapitre nous rappelle que le serpent n’est pas l’instrument ou le visage d’un anti-dieu : c’est le Seigneur qui commande aux serpents d’attaquer, c’est lui aussi qui sauve par l’image arborée du serpent. Il n’y a aucune grammaire figée des symboles dans la Bible : le serpent ne signifie pas définitivement le mal. S’il se réfère à son Créateur, il devient signe de guérison, non de meurtre ; son intelligence n’est plus ruse retorse, mais savoir-faire adapté. Jésus demande aux disciples d’avoir l’habileté du serpent (Matthieu 10, 16). Selon l’Evangile de Jean, il annonce par trois fois sa crucifixion en rappelant l’épisode du serpent de bronze : le Fils de l’homme sera élevé de terre sur le bois de la croix comme le fut le serpent sur son poteau (Jean 3, 14-15). Quand Jésus est crucifié, il rejoue une « scène primitive » en lui donnant cette fois toute sa puissance de vie. Il est bien ce serpent qui profère « les paroles de la vie éternelle », un serpent bienfaisant qui guérit de la morsure cruelle de la mort. Au pied de l’arbre où il est suspendu, se tiennent des « Eve », qui bientôt annonceront qu’il est le premier fruit d’un monde nouveau.

La Vie, 4 août 2005


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Pour en savoir plus : Dominicain, agrégé de lettres et bibliste, Philippe Lefebvre est l’auteur de
La Vierge au livre et de Comme des arbres qui marchent.

 









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