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La
révolte des psychanalystes
Marianne, 10 décembre 2003
Un amendement de quelques
lignes, rédigé par le
Dr Bernard Accoyer, chirurgien ORL et député UMP,
et voilà le monde placide des psys tout en émoi !
Ils étaient près d’un millier réunis,
samedi 29 novembre, à l’hôtel Méridien
pour un second Forums des psys, à l’invitation
de Jacques-Alain Miller et de l’Ecole de la cause freudienne.
L’avocat Christian Charrière-Bournazel, le philosophe
Jean-Claude Milner, Roland Castro, Bernard-Henri Lévy
et Philippe Sollers on assuré les psychanalystes d’une
solidarité fort appréciée, tant règne
dans cet univers la peur de n’être pas compris
par ses contemporains. On humait pourtant déjà,
dans les travées, l’odeur d’une reculade,
aujourd’hui probable, du ministre de la Santé concernant
ce projet d’amendement pourtant adopté à l’unanimité de
l’Assemblée et qui devrait passer au Sénat,
le 10 janvier. Pourtant deux consensus si opposés,
l’un parmi les députés, l’autre
parmi les psys ? L’affaire mérite d’être
détaillée, car elle est une parfaite illustration
de la bêtise de l’époque. Depuis que la
psychanalyste existe – bientôt cent ans – personne
n’a « réussi » à l’ « intégrer » dans
la médecine. Parce qu’elle ne saurait se réduire à une
thérapie. Et parce que ce qu’il y a de thérapeutique
dans la psychanalyse surgit d’un rapport de parole
entre deux êtres, un analysant et un analyste. Suprême
spécificité de l’approche, l’interprétation
de l’analysant est autant l’affaire de l’analyste
que celle du patient lui-même, comme l’a d’ailleurs
rappelé BHL. Bref, si l’on a réglementé les
titres de psychologue et de psychiatre (l’un doit être
diplômé de l’université, l’autre,
médecin) en France, ceux de psychothérapeute
et de psychanalyste, ne le sont heureusement pas. Ce qui
a pu être rapprocher de certaines dérives :
les thérapies feraient les nids des sectes. « Le
label « psy », affirme Guy
Rouquet, animateur de l’association Psychothérapie
vigilance, inspire confiance, quand bien même les gens
ne savent pas ce qu’il recouvre. J’ai déjà entendu
quelqu’un se disant psychothérapeute déclarer à propos
des thérapies : « il s’agit
de méthodes décapantes destinées à déconditionner
des programmes inscrits dès la petite enfance. » C’est
comme si vous mettiez un scalpel dans les mains d’un
non-chirurgien… »
Faut-il pour autant décider, comme le stipule l’amendement
Accoyer, que seuls les psychiatres et les psychologues pourront
pratiquer des thérapies ? Les thérapeutes
exerçant depuis plus de cinq ans, et non titulaires
d’un diplôme, devraient passer sous les fourches
Caudines d’une commission. Or, s’il est une pratique
qui n’entre pas de ces cadres, c’est bien celle
de la psychanalyse et de ses quelque 5 000 praticiens.
Même si un grand nombre d’analystes sont aussi
psychiatres ou psychologues, ce n’est pas le diplôme
qui les autorise à allonger leurs patients.
L’évaluation est, d’abord, personnelle,
fruit d’une expérience combinant une analyse,
et la discussion de leurs pratiques dans des colloques, ce
qui est une façon d’être évalué par
leurs pairs.
Ces dispositions font partie de la discipline telle que
la concevait Freud, qui a toujours eu soin de la maintenir
hors de l’université et de l’hôpital.
L’amendement Accoyer survient un mois après
le rapport Clévy-Melin, suggérant de fixer
la durée et les modalités des thérapies
en fonction du diagnostic et des catégories de patients,
afin, prétend-il, de garantir l’accès
aux soins remboursés. « Par la diversité même
du champ psychologique, répond le psychanalyste
Eric Laurent, membre du conseil de l’Association mondiale
de psychanalyse, et par la nature délicate du
diagnostic qui peut évoluer dans le temps, tout formatage
est périlleux. Le sujet doit pouvoir changer de case
(ne pas se trouver enfermé dans un diagnostic) ;
car il excède toujours le calcul par lequel on tente
de le réduire. » En fait, l’amendement
ignore deux réalités. On n’a enregistré que
très peu de plaintes contre des charlatans déguisés
en psychanalystes. D’ailleurs le député Accoyer
a fait lui-même savoir que la psychanalyse n’était
pas concernée par son initiative. Pourtant, celle-ci
coïncide avec l’engouement général
pour un « droit au bonheur pour tous » décrit
dans ce dossier. Toutes choses parfaitement incompatibles
avec la renaissance de ce que Freud appelait « l’inconscient »
Article paru dans Marianne
10 décembre
2003
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