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La peur, ou le contraire de la foi

Au lieu de nous barricader, Dieu nous invite à ouvrir
l’espace de nos vies. Avec la sécurité de
l’enfant aimé.
par Antoine NOUIS
Le mot peur en
hébreu est composé d’un premier mot qui
veut dire piège et d’une lettre qui signifie
la porte. Selon cette étymologie, la peur est le piège
de la fermeture, elle apparaît quand on a construit
sa sécurité en se barricadant derrière
une porte. Or nous savons bien qu’une porte peut toujours
se forcer. La fermeture suscite la violence. Dans le film
Bowling for Columbine, Michael Moore montre que les Américains
ont autant d’armes chez eux que les Canadiens, pourtant
les morts violentes par armes à feu sont beaucoup
plus nombreuses chez les premiers que chez les seconds. Pourquoi ?
Les Américains ont peur, et se barricadent chez eux
alors que les Canadiens laissent leurs maisons largement
ouvertes…
Etre ce que je suis, non ce que j’ai
Nous vivons dans un pays dans lequel jamais autant d’hommes n’ont
joui d’une telle prospérité. Nous avons une justice et une
police qui, si elles ne sont pas parfaites, sont globalement intègres
et efficaces. Nous avons une sécurité sociale qui nous promet encore
que tous les moyens seront mis en œuvre pour nous soigner si nous devions
tomber malade. Nous vivons en paix avec les pays qui nous entourent. Notre pays
est démocratique et laïque, et nous avons hérité de
libertés pour lesquelles les hommes se sont battus pendant des siècles.
Notre pays, la France, n’a jamais été aussi riche, les Français
n’ont jamais eu une durée de vie aussi longue, ni un système
d’aides sociales aussi efficace, et pourtant jamais nous n’avons
consommé autant d’anxiolytiques, d’antidépresseurs
et autres somnifères.
Dans son livre Avoir ou être, Erich Fromm, le
psychiatre américain,
dit qu’il y a deux façons de bâtir sa vie. Si je suis ce que
j’ai, alors je peux avoir peur car mon être est menacé par
les voleurs, les changements économiques, la maladie ou la mort. Si je
suis ce que je suis, rien ne peut m’ôter mon identité tant
que je ne suis pas menacé dans mon intégrité. Les évangiles
nous invitent à nous construire sur l’être et ce n’est
pas un hasard si le commandement « N’ayez pas peur ! » est
celui qui est le plus souvent répété dans le Nouveau Testament.
Jésus se présente comme un homme qui n’a pas eu peur. Il
n’a pas eu peur de caresser le lépreux, de partager la table d’un
publicain, de guérir une main atrophiée le jour du sabbat ; il
n’a pas eu peur des religieux ni de la tempête ; il n’a pas
eu peur de la femme atteinte d’une perte de sang, des chiens de la Cananéenne,
du parfum de grand prix ; il n’a pas eu peur des marchands du Temple, de
Judas, de Caïphe et de Pilate ; il n’a pas eu peur de Dieu ni de lui-même.
Il n’a pas eu peur d’être fils, ni même serviteur, c’est
pourquoi il a été reconnu comme Seigneur.
Le nécessaire lâcher prise
Il nous invite à entrer dans la confiance qui était la sienne : « Ne
vous inquiétez donc pas en disant : “Que mangerons-nous ? Que boirons-nous
?” Ou : “De quoi serons-nous vêtus ?” Car cela, ce sont
les païens qui le recherchent... Cherchez d’abord le royaume de Dieu
et sa justice (1). »
Face à nos peurs, l’Evangile ne place pas la
sécurité,
mais la quête du Royaume de Dieu. Il nous rappelle que la vérité de
notre vie ne se trouve ni dans ce que nous avons, ni dans ce que nous faisons,
mais dans ce que nous sommes devant Dieu : des enfants aimés et pardonnés.
Si nous arrivons à nous convaincre de l’importance de cet amour,
nous comprendrons alors que l’apaisement viendra seulement dans le « lâcher
prise », dans l’acceptation de nos limites et la revendication
de notre finitude. 
Le contraire de la peur est le courage. Le vrai courage consiste à regarder
en face notre fragilité, à l’assumer et à l’aimer.
C’est le courage de la confiance qui nous appelle à garder les
mains ouvertes face à toutes les craintes et les agressions de notre
monde et à rechercher en priorité ce qui peut aider notre prochain à vivre
debout. Alors, comme Paul, nous pourrons parler de victoire sur nos peurs et
proclamer : « Oui, j’en ai l’assurance, ni la mort ni la
vie, les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir...
rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu en Jésus-Christ
(2). »
(1). Mt 7,31-33.
(2). Rm 8,38-39.
La peur nous rendra-t-elle raisonnable ?
Si la peur peut paralyser, elle peut
aussi être
salutaire en nous alertant du danger qui menace. Dans son
livre, Le
principe responsabilité, le philosophe Hans Jonas
dit que les progrès de la technologie ont placé l’humain
devant de nouvelles responsabilités qui induisent de
nouvelles normes éthiques : « La technologie moderne
a introduit des actions d’un ordre de grandeur tellement
nouveau, avec des conséquences tellement inédites
que le cadre de l’éthique antérieure ne
peut plus les contenir. » Face aux dangers d’une
destruction possible de la planète ou d’un dérèglement
climatique majeur, il en vient à formuler un nouvel
impératif catégorique : « Agis de façon
que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence
d’une vie authentiquement humaine sur terre »,
ou : « Ne compromets pas les conditions pour la survie
indéfinie de la vie sur terre. »
Un principe de précaution élémentaire conduit à toujours
prévoir le pire, or le pire est possible. Si tous les habitants de la
terre avaient un niveau de consommation et de pollution équivalent à celui
de l’Occident, la catastrophe écologique serait certaine. Comme
on ne peut interdire aux pays émergents d’avoir cette ambition,
la seule solution réside dans une révision drastique de nos modes
de vie. Qui peut nous faire renoncer à une croissance indéfinie
? Une dictature le pourrait éventuellement, mais elles ont montré dans
l’histoire qu’elles étaient incapables de faire face aux véritables
questions de société. Les démocraties en sont incapables
du fait de leur fragilité. Les politiques doivent en effet rencontrer
des succès à court terme pour être réélus alors
qu’une politique écologique ne peut avoir
de résultats que sur le long terme.
Pour le philosophe, le seul espoir de nous faire accéder à la responsabilité est
la peur, peur des représailles de la nature à l’encontre
de l’homme : « Qui n’est pas directement menacé ne se
décide pas à réformer radicalement son mode de vie. » Quand
bien même elle ne serait pas le plus noble des mobiles, seule la peur peut
nous conduire à modifier notre mode de vie.
Antoine Nouis
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