
Quand Jésus était
révolutionnaire
ou chouan…
Marianne,
le
22/12/2004 à 17 h 27 par Patrick Girard
En 1789, de nombreux
révolutionnaires ont vu dans
le Christ le premier des sans-culottes de l’Histoire.
A l’inverses, pour les monarchistes, l’exécution
de Louis XVI fut une nouvelle Passion que la France devait
expier.
Il faut toujours lire Balzac pour bien comprendre certaines
passions françaises. Dans ses Employés, il
met en scène un curieux personnage, Desroys, qui « s’occupait
de la réhabilitation de Robespierre, considéré comme
le continuateur de Jésus-Christ ». L’homme
avait sans doute lu et relu l’Histoire des Montagnards
d’Esquiros, un des classiques de l’époque,
selon lequel « la Révolution française
est sortie de l’Evangile ; que dis-je ? C’est
l’Evangile lui-même incarné dans un fait ».
Pourtant, à la veille de la convocation des Etats
Généraux, Jésus semblait s’être
installé aux pieds du trône et de l’autel
et passait pour un solide garant de l’ordre établi.
Dans son mandement pour l’année 1789, l’archevêque
de Bordeaux, aristocrate et fier de l’être, pouvait
exhorter « le troupeau chéri de Jésus » à ne
pas s’abandonner à « de sinistres
conseils. Ne cherchez pas à renverser totalement des
différences sur lesquelles repose l’ordre de
la société ».
Le haut clergé pouvait dire et faire ce qu’il
voulait, l’humble piétaille des curés
de campagne était souvent plus proche des délégués
du tiers état et ses cahiers de doléances le
montrèrent aisément. Dès la transformation
des Etats généraux en Assemblée constituante,
l’on vit des prêtres siéger aux côtés
des Girondins et des Feuillants. Parmi eux, l’abbé Grégoire,
futur évêque constitutionnel de Blois, défenseur
des Noirs et des Juifs, pour lequel « telle est
l’admirable constitution du christianisme, qu’elle
s’adapte à toutes les institutions politiques ».
On vit donc la formation d’un clergé patriote
et éclairé, vantant les mérites d’un
Jésus ami des pauvres et adepte de la Déclaration
des Droits de l’Homme. La liturgie tenta de se mettre
au goût du jour. Ainsi, l’office des décadis
de l’An II contenait cet Ave : « Je
vous salue, sans-culottides, nom révéré,
que la fin de l’année doit présenter
tour à tour à notre culte. Vertu, Génie,
Travail, Opinion, Récompense, je vous salue ;
vous réunissez tout ce que le monde moral peut offrir
de beau, de sublime, d’utile ». C’est
dans les cercles proches des disciples d’Hébert,
le pittoresque directeur du très vindicatif Père
Duchesne, que se recrutèrent les adeptes d’un
Jésus jacobin et sans-culotte. Hébert n’hésitait
pas à réécrire les Evangiles en faisant
dire au Christ : « J’ai toujours prêché la
liberté et l’égalité ; je
n’ai cessé de défendre les pauvres contre
les riches ; j’étais de mon temps le Jacobin
le plus engagé de Judée ».
Ce portrait d’un Jésus ami du peuple, victime
des aristocrates et défenseur attitré de la
Montagne, on le retrouve aussi chez les adhérents
du Cercle social, un groupe mystico-révolutionnaire
qui faisait de la France une nouvelle Palestine où s’établirait
le règne de l’Evangile. Ainsi, Lamourette, dans
ses Prônes civiques ou Le Pasteur patriote, écrivait : « La
France était appelée à être le
berceau de la liberté du genre humain et à devenir,
par là, le centre du ralliement de tous les peuples à l’Evangile…Dieu
vient donc de déposer dans nos foyers l’étincelle
qui doit embraser toute la terre du feu de la charité évangélique,
et le salut sortira de notre patrie pour se communiquer à tout
le genre humain ».
Le déclenchement de la campagne antireligieuse mit
un terme à ces tentatives. Jésus dut céder
la place à l’Etre suprême, et le culte
des saints à celui des martyrs de la liberté.
Plus que dans le monde biblique, ce fut dans l’Antiquité gréco-romaine
que la Révolution alla chercher ses héros,
même si une brochure compara Marat à Jésus, « tombé lui
aussi sous les coups du fanatisme, en travaillant de toutes
ses forces à opérer le salut du genre humain ».
A l’inverse, la thématique chrétienne
fut rapidement récupérée par les partisans
de la monarchie. En Vendée, on se souleva au nom du
Christ-Roi pour défendre la foi, le souverain et le
seigneur local. Et l’exécution de Louis XVI,
le 21 janvier 1793, fut considérée comme une
répétition de la Passion du Christ. En montant
sur l’échafaud, Louis Capet imitait le Christ
parcourant son chemin de croix et s’offrant en victime
pour sauver l’humanité. Ce fut le thème
de bien des libelles et des brochures circulant alors clandestinement,
comme ce Parallèle des Juifs qui ont crucifié Jésus
Christ, leur Messie, et des Français qui ont guillotiné Louis
XVI, ou de cette Mort et passion de Louis XVI, roi des Juifs
et des Français. Un thème repris et amplifié par
les théoriciens de la contre-révolution et
du nouvel absolutisme, en particulier Joseph de Maistre et
Louis de Bonald.
Dans ses Considérations sur la France, le premier
soutenait l’idée que la Révolution était
un châtiment voulu par Dieu pour punir un pays indigne
de sa vocation chrétienne. La Providence divine s’exerça à travers
le régicide, Dieu offrant son oint pour racheter les
fautes de ses enfants. S’appuyant sur « le
dogme universel de la réversibilité des douleurs
de l’innocence au profit des coupables »,
de Maistre en concluait à la nécessité théologique
de la Restauration, puisque « tous les monstres
que la Révolution a enfantés n’ont travaillé que
pour la Royauté ». Quant à Bonald,
il résumait sa pensée de ce mot : « Ce
que je vois de plus clair dans tout ceci est l’Apocalypse ».
Un texte antirévolutionnaire anonyme, l’Amende
honorable à Jésus, proclamait : « O
Jésus-Christ, notre Sauveur et notre Dieu, la colère
de votre Père s’est déchaînée
contre nous ; sa fureur nous a enveloppés , sa
main vengeresse frappe à grands coups ; la verge
de sa justice nous a couverts de plaies, et des plaies les
plus douloureuses et les plus profondes ! Partout existent
parmi nous une fureur et une haine infernale contre Jésus-Christ.
C’est donc elle qui a fait s’étendre sur
nous l’anathème ! Ah ! mon Sauveur,
la France n’est plus aujourd’hui qu’un
vaste Calvaire qui, comme le premier, retentit d’invectives
et de blasphèmes contre vous. Comme sur le premier, ô mon
Sauveur et mon Dieu, pardonnez, pardonnez à vos blasphémateurs ».
Les excès de la campagne antireligieuse eurent l’effet
contraire à celui recherché. La France renoua
avec Jésus à la fin du Consulat grâce à Chateaubriand
dont le Génie du Christianisme présentait le
fils de Marie sous des traits aimables et comme le « meilleur
ami du genre humain » : « Voici
que le fils d’un charpentier, dans un petit coin de
la Judée, est un modèle de douleurs et de misère ;
il est flétri publiquement par un supplice ;
il choisit ses disciples dans les rangs les moins élevés
de la société ; il ne prêche que
sacrifices, que renoncement aux pompes du monde, au plaisir,
au pouvoir ; il préfère l’esclave
au maître, le pauvre au riche, le lépreux à l’homme
sain ; tout ce qui pleure, tout ce qui a des plaies,
tout ce qui est abandonné du monde fait ses délices…Il établit
des relations nouvelles entre les hommes, un droit nouveau
des gens, une nouvelle foi publique ; il élève
ainsi sa divinité, triomphe de la religion des Césars,
s’assied sur leur trône et parvient à subjuguer
la terre. Non, quand la voix du monde entier s’éleverait
contre Jésus-Christ, quand toutes les lumières
de la philosophie se réuniraient contre ses dogmes,
jamais on ne nous persuadera qu’une religion fondée
sur une pareille base soit une religion humaine. Celui qui
a pu faire adorer une croix, celui qui a offert pour objet
de culte aux hommes l’humanité souffrante, la
vertu persécutée, celui-là, nous le
jurons, ne saurait être qu’un Dieu. Jésus-Christ
apparaît au milieu des hommes plein de grâce
et de vérité ; l’autorité et
la douceur de sa parole entraînent. Il vient pour être
le plus malheureux des mortels, et tous ses prodiges sont
pour les misérables. « Ses miracles, dit
Bossuet, tiennent plus de la bonté que de la puissance ».
Pour inculquer ses préceptes, il choisit l’apologue
ou la parabole, qui se grave aisément dans l’esprit
des peuples. C’est en marchant dans les campagnes qu’il
donne ses leçons. En voyant les fleurs d’un
champ, il exhorte ses disciples à espérer dans
la Providence, qui supporte les faibles plantes et nourrit
les petits oiseaux ; en apercevant les fruits de la
terre, il instruit à juger de l’homme par ses œuvres..
Ceux qui observent ses préceptes et ceux qui les méprisent
sont comparés à deux hommes qui bâtissent
deux maisons, l’une sur le roc, l’autre sur un
sable mouvant…Il n’y a point de philosophes
de l’Antiquité à qui l’on n’ait
reproché quelques vices ; les patriarches même
ont eu des faiblesses ; le Christ seul est sans taches ».
Chateaubriand voulait restaurer le catholicisme le plus
rigide. Mais, en donnant du Christ un visage aimable et populaire,
il préparait la voie à la révolution
renanienne, celle qui soulignerait la dimension humaine et
uniquement humaine d’un modeste rabbin galiléen….
Article paru dans Marianne
22/12/2004
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