
Quand Jésus était
juif.
Marianne,
le 15/12/2004 à 16 h 40 par Patrick Girard
Au commencement, l’église primitive était une secte parmi
toutes celles qui fleurissaient en Palestine. Les fidèles célébraient
dans les synagogues le culte du Christ-Messie.
A une vieille Juive qui, montée au paradis et placée à sa
droite, ne cessait de pleurer toutes les larmes de son corps,
Dieu, selon une blague, aurait demandé : « Pourquoi
te lamentes-tu ainsi ? ». Réponse : « Parce
que mon fils unique s’est converti ». Dieu
aurait essuyé une larme en répliquant : « Tu
sais, le mien aussi ! ». Ce rappel de l’origine
juive du Christ a connu dans la réalité d’autres
prolongements tout aussi singuliers et ironiques. Ainsi,
en 1793, un juif converti de Bordeaux, banquier de son état,
Charles de Peixotto, eut maille à partir avec le Comité de
salut public local car il s’était fait anoblir
avant la chute de l’ancien Régime sous prétexte
qu’il était membre de la tribu de Lévi,
et donc lointain parent de la Vierge et de son fils. Des
prétentions généalogiques qu’avaient
eues aussi certains membres de la famille Lévis-Mirepoix
qui, se réclamant eux aussi de Marie, estimaient que « Jésus était
d’une très bonne famille, y compris du côté de
sa mère ».
Le Pasteur Etienne Trocmé et Pierre-Antoine Bernheim
ont opposé un cinglant démenti à ce
cliché. Pour eux, Jésus et ses premiers disciples,
loin d’être convertis à une foi nouvelle,
ne se sont jamais séparés du judaïsme.
Il s’agit, oserait-on dire, d’une « vérité d’Evangile ».
Les Ecritures nous le montre se rendant au Temple, discutant
avec les pharisiens, priant et prêchant à la
synagogue, célébrant la Pâque sur le
mont des Oliviers. Un petit rabbin comme il y en avait des
milliers dans la Palestine de l’époque, dont
les propos semblent tirés des Pirkeï Avot ( Les
sentences des Pères), un recueil composé à l’aube
de l’ère chrétienne. Le Notre-Père
n’est rien d’autre qu’une version légèrement
modifiée du kaddish, la prière des morts de
la liturgie juive. Le mérite de Trocmé et de
Bernheim est de montrer qu’une large fraction de l’Eglise
primitive demeura longtemps fidèle au judaïsme,
de façon beaucoup plus active qu’on ne le supposait.
Etienne Trocmé souligne ainsi qu’après
la Passion les disciples du Christ, loin de gagner la Galilée,
où la prédication de leur maître avait
obtenu un vif succès, préférèrent
rester à Jérusalem, à côté du
Temple, avec les dirigeants duquel ils s’efforcèrent
de trouver un compromis. Tout au plus innovèrent-ils
en matière liturgique puisque « le soir
suivant le shabbat ou le lendemain matin, on célébrait
dans les maisons la résurrection de Jésus-Christ en
s’appuyant peut-être sur des listes d’apparition
comme celle de 1 Corinthiens 5. C’est l’origine
du culte dominical ». Mais « la communauté ainsi
organisée et enseignée n’était
pas à l’écart du monde. En choisissant
de vivre dans une ville – de surcroît ville de
pèlerinage- elle avait opté pour des rapports
fréquents avec la société qui l’entourait » et
dont elle partageait la majorité des pratiques et
des croyances. Bernheim et Trocmé soulignent également
la rivalité, au sein du groupe judéo-chrétien
primitif, entre les partisans d’Etienne, porte-parole
des hellénistes, et les partisans de Jacques, personnage
central et jusque-là quelque peu négligé par
les historiens et les exégètes.
Si seul Bernheim est convaincu que Jacques était
en fait le frère de Jésus, ce qui n’est
pas sans mettre en cause le dogme de la virginité de
Marie, lui et Trocmé sont d’accord pour le considérer
comme le véritable chef de l’Eglise primitive,
en un mot le premier pape d’une Eglise se donnant pour
mission l’évangélisation exclusivement
en milieu juif et dans le cadre synagogal. Durant de longues
décennies, ce groupe hiérosolymitain conserva
le leadership au sein de l’Eglise primitive, luttant
contre l’influence grandissante des cercles hellénistes
affaiblis un temps par la disparition violente d’Etienne,
lynché par la foule.
Trocmé et Bernheim – et c’est là l’un
de leurs apports les plus novateurs – font justice
de la thèse selon laquelle le judéo-christianisme
aurait disparu à la suite du départ en exil
pour Pella, dans l’actuelle Jordanie, de ses leaders
en 66, au début de la grande révolte juive
contre l’occupant romain. Tout montre que des groupes
judéo-chrétiens importants, continuant à fréquenter
la synagogue, existèrent après cette date tant
en Palestine que dans l’importante communauté juive
d’Alexandrie, en Egypte, et qu’ils ne disparurent
qu’après l’échec de la grande révolte
de la Diaspora en 115-117, voire après l’écrasement
de la rébellion de Bar Kochba en 135. C’est
alors seulement que l’église primitive vit le
triomphe du courant né à Antioche, quelques
décennies auparavant, et qui, sous l’influence
des disciples d’Etienne, avait fait sortir la prédication
du cadre synagogal et l’avait élargie en direction
des Gentils, courant auquel Paul donna ultérieurement
sa forme la plus achevée. Si Saül de Tarse est
indéniablement le responsable de la grande fracture
entre l’Eglise et la Synagogue, celle-ci n’intervint
que tardivement, plus tardivement qu’on ne le pense
d’habitude, et au prix d’une confrontation infiniment
plus rude que celle retenue couramment avec les partisans
de Jacques. Il aura donc fallu plus d’un siècle
pour que la croyance au Messie-Jésus d’une obscure
secte de Palestine se transforme en religion indépendante
du judaïsme. Le soudain regain d’intérêt
pour la judéité de Jésus et la fidélité à la
loi mosaïque de ses premiers disciples est indéniablement
la conséquence du formidable examen de conscience
entrepris par la quasi-totalité des Eglises chrétiennes
au lendemain de la Seconde guerre mondiale et de la Shoah.
Il signe la renonciation – définitive ?-
par le christianisme aux multiples tentatives opérées
en son sein, au fil des siècles, pour nier ses liens
avec le judaïsme. L’épineux conflit du
Moyen Orient n’a pas peu contribué à embrouiller
un peu plus les pistes. Au cours des années 70, dans
certains cercles chrétiens progressistes influencés
par l’anti-impérialisme et par l’antisionisme,
l’assimilation de Jésus à un réfugié palestinien
dépassait de loin le cadre de la simple métaphore.
Derrière les figures emblématiques du soldat
israélien occupant Bethléem et du petit enfant
palestinien venant au monde dans un camp misérable
comme Jésus dans une grotte, on voyait réapparaître
certains vieux mythes éculés tendant à justifier,
en termes modernes, la déjudaïsation du christianisme.
Assez curieusement, aux subtiles variations du monde chrétien
au fil des siècles, quant à ses rapports avec
le judaïsme, s’oppose la fixité de la perception
du christianisme par la religion juive. Perception est d’ailleurs
un grand mot. Il signifierait que le monde juif a produit
un corpus de doctrines et de représentations du christianisme
se fondant sur une interprétation des Ecritures et
une critique argumentée des principaux dogmes chrétiens.
Il n’en est rien. Le Talmud et la quasi-totalité de
la littérature rabbinique d’hier et d’aujourd’hui
ne contiennent que de très rares allusions à la
personnalité de Jésus. Un passage du traité Sanhédrin
(103 b) indique tout au plus : « Puissions-nous
ne pas voir apparaître en notre sein un élève
qui, tel Jésus le Nhazaréen, soit cause de
déshonneur ».
Par la suite, la censure exercée par l’Eglise
sur les écrits juifs et les polémiques attisées
par des Juifs renégats sur les calomnies antichrétiennes
prétendument contenues dans le Talmud conduisirent
les rabbins à faire preuve de la plus extrême
prudence à ce sujet. Et, à l’époque
moderne, esprit des Lumières oblige, l’apologétique
et l’œcuménisme ont empêché toute
discussion à ce sujet au sein du monde juif.
On le vit bien en 1873, lorsqu’un rabbin français
s’enhardit à critiquer la présence au
Salon d’automne d’une toile due à Alphonse
Lévy et intitulée Le Christ au tombeau. L’homme
de Dieu estimait qu’un artiste juif n’avait pas à traiter
pareil sujet. On lui fit comprendre que son indignation était
fort peu diplomatique et qu’il convenait plutôt
de se féliciter du rôle joué par le christianisme
dans les progrès de la civilisation et l’accession
de nombreux peuples au monothéisme, forme suprême
de la croyance religieuse.
Au sein du monde juif contemporain, il est fort douteux
que les écrits de Trocmé et de Bernheim aient
une quelconque audience ou provoquent le moindre débat.
Pas même aux Etats Unis où l’on a vu fleurir, à la
fin de la décennie 60, le mouvement des Jews for Jesus
( Juifs pour Jésus) dont les adhérents tentent
de concilier le maintien d’une identité juive
et le respect de la loi mosaïque, avec la croyance dans
la messianité de Jésus. Les manifestations
de rejet dont été victimes ces groupes de la
part de l’establishment juif et des Eglises chrétiennes
montrent que les uns et les autres ont parfaitement intériorisé la
fracture radicale voulue par Paul de Tarse et que l’éphémère
tentative de Jacques de constituer une Eglise judéo-chrétienne
appartient à un passé révolu.
Les plus optimistes en concluront qu’il s’agit
là de l’illustration du vieux proverbe yiddish :
Wie Christelt zich, Yiddelt zich ( Juifs et Chrétiens
se comportent de la même façon, qu’on
peut aussi traduire par les Juifs ont les Chrétiens
qu’ils méritent) et les réalistes
en déduiront que ces querelles byzantines ont fort
heureusement sombré dans l’oubli. Car ces spéculations
savantes n’interfèrent que très peu dans
notre vie.
Aujourd’hui, juifs, chrétiens et musulmans
d’Europe ou des autres continents célèbrent
indistinctement Noël. Cette fête chrétienne
a perdu toute signification religieuse pour devenir une occasion
de réjouissances et de sociabilité sans connotation
théologique particulière. Ce qui n’exclut
pas, çà et là, la manifestation de certains
particularismes pour le moins surprenants. Ainsi, le grand
historien de la mystique, Gershom Scholem, né dans
une famille berlinoise désargentée, racontait
ainsi qu’il avait fait scandale auprès des siens
en exigeant qu’ils cessent de lui offrir des cadeaux à Noël
dès lors qu’il aurait atteint sa majorité religieuse
juive, fixée à 14 ans. Ce qui lui valut de
trouver au pied du sapin un portait de Herzl, le fondateur
du mouvement sioniste.
* Lire L’enfance du christianisme d’Etienne
Trocmé, Noésis, et Jacques, frère de
Jésus, de Pierre Antoine Bernheim, Noésis,
Article paru dans Marianne
15/12/2004
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