Mariolâtrie ou mariophobie
La Vie, août 2006

Dominique Wiel
« Ni une femme
soumise, ni une figure intouchable »
Prêtre-ouvrier
catholique à Outreau (Pas-de-Calais),
il est âgé de 69 ans.
Ce que je n’aime
pas c’est la Marie sortie de
l’imagination de certains prêtres célibataires, à partir
de leur rêve de la femme idéale, et par manque
d’une femme réelle dans leur vie. Pour moi,
Marie est simplement la pièce essentielle qui permet
au fils de Dieu de naître. C’est cela son rôle.
Pas une femme soumise ni une figure intouchable. L’Eglise
en a fait des tonnes sur Marie, par exemple sur sa virginité.
Ou avec les dogmes de l’Immaculée Conception
et de l’assomption qui sont apparus très tardivement
dans l’histoire de l’Eglise au XIXème
et au XXème siècle, sous la pression des courants
traditionalistes. Ce qui peut dévier vers une idolâtrie
aveugle qui fait de Marie une déesse et l’éloigne
de sa nature humaine. Résultat : certains chrétiens
s’adressent plus à la Vierge Marie qu’à Dieu.
On le voit à travers le culte lié aux apparitions.
Celles-ci me laissent totalement de marbre. Les gens se tournent
vers ce type de piété quand ça va mal.
C’est psychologique, c’est dans la nature humaine.
Les gens recherchent une spiritualité magique en voulant
se mettre Dieu dans la poche.
Propos recueillis par Florent
Potier, La Vie, août
2006
Arcabas
« Il en faut pas déifier
Marie ! »
Arcabas est mondialement connu
dans l’art
sacré contemporain.
Si la peinture est son domaine de prédilection, il
a touché aussi bien à la sculpture qu’au
vitrail, en passant par les décors et les costumes
de théâtre.
La Marie dont je ne veux pas, c’est
celle qui est déifiée par l’Eglise !
Quand j’ai
réalisé les peintures de l’église
de Notre-Dame de La Salette, on m’a demandé de
faire figurer Marie dans le chœur. Je n’étais
pas d’accord ! Pour moi, c’est le Christ
qui doit tenir la place centrale. C’est donc lui que
j’ai peint dans toute sa majesté. L’essentiel,
c’est d’aller à Dieu, c’est ça
le message de Marie pour moi. Je l’admire par sa position
inouïe et privilégiée de mère de
Jésus. Mais ça s’arrête là… Je
respecte les croyances et les prières populaires.
Mais chacun sa place !
Propos recueillis par Florent
Potier, La Vie, août
2006
Bertrand Vergely
« Mère
de Dieu, un renversement capital »
Philosophe
et théologien orthodoxe,
il enseigne à Sciences-Po
et à l’Institut orthodoxe Saint-Serge. Il vient
de publier Le Silence de Dieu face aux malheurs du monde
(Presses de la Renaissance, 2006).
Avant Marie, l’homme
sort de Dieu. Après Marie,
c’est Dieu qui sort de l’homme ! Il faut
rappeler que Marie est Mère de Dieu (Theotokos, selon
le concept grec) et non seulement Mère du Christ.
C’est in renversement capital. Grâce à son
oui à l’archange, elle enfante Jésus,
l’homme nouveau né de l’humanité de
Marie et de la divinité du Père. L’incarnation
révèle que chaque être ne naît
pas simplement de la chair, mais aussi de la parole. Chacun,
comme Marie, doit accoucher de la vie profonde qui est en
lui. Dieu doit sortir de moi. La Marie que je n’aime
pas, c’est la fée ou encore la déesse
mère. Je déteste ces images où Marie
donne le sein comme une mère de famille potelée,
ou la Pietà larmoyante. On a exagéré les
traits communs entre Marie et les hommes.
Propos recueillis
par Jean Mercier, La Vie, août 2006
Francine Carrillo
« Cette femme
ordinaire est ma sœur en
humanité »
Théologienne et pasteur réformé à Genève,
auteur de Vers l’inépuisable… (Labor
et Fides, 2002).
Elle représente ce qu’il y a de féminin
dans le christianisme. C’est ma sœur en humanité,
mon aînée dans la foi. La Marie que j’aime
est cette femme ordinaire qui vit quelque chose d’extraordinaire
parce qu’elle est disponible au vouloir de Dieu. Elle
montre comment chacun doit se laisser toucher dans son corps
par Dieu. Notre foi peut si facilement devenir conceptuelle,
desséchée. Marie incarne ce qui, en nous, doit
dire oui à Dieu, et c’est souvent le plus difficile.
Elle nous rappelle qu’au fond on n’est vraiment
vivant que si l’on accueille l’esprit de Dieu.
Celle que je n’aime pas, c’est la Marie instrumentalisée
par le machisme et qui a donné lieu à une certaine
idéologie de la Femme, avec un grand F : celle-ci
serait du côté de l’accueil, de la douceur,
de la passivité, etc. C’est une projection masculine.
La vraie Marie est une vraie femme. Les évangiles
montrent comment sa manière d’être mère
est traversée, comme pour toutes les mères,
par l’angoisse et la beauté. Et l’on sent
bien que ses relations avec son fils sont complexes.
Propos
recueillis par Jean Mercier, La Vie, août 2006
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