Assoiffé de
vie.

Ce
moine bénédictin est le père
abbé d’une des plus anciennes abbayes en France,
Saint-Martin de Ligugé, près de Poitiers. De
père protestant et de mère catholique, il est
le fervent apôtre d’un œcuménisme
renouvelé.
A cinquante-trois ans, Jean-Pierre Longeat
a déjà derrière lui plus de trente ans de
vie monastique. Cet après-midi-là, il vient de
terminer d’animer une session et marche dans les rues de
Paris… dans son habit de bénédictin, sans
ostentation, mais sans complexe non plus : « Dans la rue,
les gens regardent effectivement. Mais avec beaucoup de discrétion.
Si j’ai l’occasion de parler à quelqu’un,
il n’y a pas d’agressivité mais plutôt
une bonne acceptation. Cela inspire la confiance. » L’homme
est vif, souriant, causant. Moine voué au silence, Jean-Pierre
Longeat aime échanger et débattre. Son père
est protestant, sa mère catholique. Et lui est le père
abbé, depuis 1990, d’une des plus anciennes abbayes
en France, Saint-Martin de Ligugé, à une dizaine
de kilomètres de Poitiers. Elu à l’âge
de trente-sept ans et pour toute une vie.
Façonné par Taizé, par ses racines, Jean-Pierre Longeat
défend ardemment l’œcuménisme. « Une urgence »,
dit-il. Mieux, une sorte d’impératif catégorique. Mais un
nouvel œcuménisme orienté vers le témoignage commun. « On
ne peut plus définir l’appartenance à une Eglise seulement
par le biais de la différence. Notre société nous pose des
questions. Quelles réponses peut y apporter le christianisme ? Nos divisions
internes sont incompréhensibles », plaide le moine. Comme d’autres,
il considère que l’œcuménisme s’est construit
peu à peu sur le terrain. Des exemples ? « On peut se retrouver,
catholiques et protestants, dans les groupes de partage de la Parole. Personne
ne se demande d’où il vient. J’ai vu cela dans les groupes
Bible et psychanalyse de Marie Balmary. Il y a un grand respect des itinéraires
de chacun », souligne Jean-Pierre Longeat.
La beauté de la Réforme
Mais, là comme ailleurs, ses racines lui donnent assurément une
vraie liberté. « Il y a quelque temps, je suis allé au temple
de Valence où mon père a reçu son éducation protestante.
J’étais très impressionné, ému d’être
là. J’ai eu l’impression de renouer des liens, raconte le
bénédictin. La relation avec mon père est fondamentale.
Il a été très marqué par son éducation protestante.
C’est un homme qui cherche et qui a une exigence de vérité.
C’est aussi un contemplatif. » Sans complexe, il concilie ces origines-là et
son engagement monastique : « Dans le protestantisme, il y a un idéal
d’existence chrétienne, de vie religieuse. Tous appelés à la
sainteté ! C’est, me semble-t-il, la beauté de la Réforme. »
Mais ce qui frappe le plus, sans doute, chez Jean-Pierre Longeat, c’est
ce goût très prononcé pour la vie. Il se fonde sur un émerveillement
et un désir sans cesse renouvelés. Une soif indissociable de sa
foi, de son engagement religieux. « Certains disent même que je suis
vitaliste », s’excuse-t-il presque... Cet appétit de vivre
lui vient certainement de son enfance heureuse à la campagne.
C’est aussi dans cette enfance-là que s’enracine profondément
sa foi dans le Christ, sa vocation. « La première rencontre qui
m’a marqué, vers cinq ou six ans, est celle d’une vieille
dame de notre entourage qui était très attachée aux choses
de la religion. Le dimanche matin, je lui disais : “Mets ta soutane (car
elle s’habillait en noir pour la circonstance) et on va à la messe”.
Cette femme fut un premier point de rencontre. J’étais un petit
garçon très vivant mais aussi très calme et j’étais
heureux dans ce monde paisible, avec cette personne qui prenait du temps pour
m’écouter. Mais il y avait surtout ce moment de célébration à l’église
: je m’y sentais attiré autant par des choses mineures comme le
soutien musical du vieil harmonium que par des choses majeures comme ce qui se
passait à l’autel », raconte le futur moine à la journaliste
Monique Hébrard, dans leur livre d’entretiens.
Jean-Pierre Longeat est un homme de la relation et du lien : « J’ai
eu beaucoup d’amis qui ont joué un très grand rôle
dans la découverte d’une présence. J’ai vraiment goûté une
présence du Christ dans l’amitié. Cette amitié, reçue
et partagée, était comme un regard posé sur moi et sur les
autres. Il y a des camarades que j’ai connus au CE2 et avec qui je suis
resté en amitié depuis. »
Pôles spirituels
Le choix du monastère viendra. Plus tard. Après d’autres
rencontres, justement. A l’âge de onze ans, lorsqu’on lui demande
s’il veut devenir prêtre, le futur bénédictin répond
qu’il souhaite se marier. De discussions en discussions, il prend conscience,
au cours de sa jeunesse, qu’il veut mettre le Christ au centre de sa vie,
songe à devenir prêtre, vient passer quelques jours à l’abbaye
bénédictine de Ligugé. Il y trouve là son port d’attache,
le lieu de son engagement. Pour cela, il renonce à la grande passion de
sa vie, le hautbois et la musique. Plus que la pratique de l’art, c’est
la rencontre des artistes qui ravit Jean-Pierre Longeat. Aujourd’hui, son
hautbois est devenu instrument de prière. Un temps il a fait de son abbaye
un lieu de festival.
Après plus d’une quinzaine d’années à la tête
de sa communauté, Jean-Pierre Longeat aspire à passer le flambeau. « Dès
que je verrai qu’un jeune a les potentialités… » Pour
l’heure, il réfléchit encore et toujours au rôle que
pourraient jouer les abbayes dans l’espace religieux. En France, la vieille
géographie des paroisses s’écroule. Partisan des mises en
réseau, Jean-Pierre Longeat plaide pour une place renouvelée des
abbayes, en complémentarité. Pour l’avenir, il imagine des
sortes de pôles spirituels. A expérimenter ?
par Bernadette SAUVAGET
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Biographie :
1953 : naissance dans une famille dont le père est protestant et la
mère catholique. Il grandit à la campagne près de Limoges.
Très tôt, il se passionne pour la musique.
A 18 ans : premier prix de conservatoire
de hautbois. Après des études d’anglais,
il vit quelques années à Paris.
A 19 ans : il séjourne pour la première
fois dans un monastère, à Ligugé.
1975 : il rentre à Saint-Martin
de Ligugé pour y devenir moine.
1990 : élu père abbé,
une charge théoriquement à vie, à l’âge
de trente-sept ans.
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