L'étrange prière de l'incroyable incroyant …
« Si l'être que j'aime le plus au monde venait me demander quel choix il lui faut faire, et quel est le refuge le plus profond, le plus inattaquable et le plus doux, je lui dirais d'abriter sa destinée dans le refuge de l'âme qui s'améliore »
Maeterlinck
Alors qu'il me venait il y a peu l'envie très forte d'écrire sur le thème de la prière, j'ouvris au hasard un livre posé sur l'une de mes nombreuses étagères. J'ai beaucoup d'étagères, et elles sont pour la plupart remplies d'un tas de livres, traitants d'un tas de sujets, forcément tous très divers et très passionnants : il y a des romans bien sûr, et des thrillers, mais aussi des reportages journalistiques, ou des ouvrages plus spécialisés : des bouquins sur la psychologie, la théologie, l'histoire de l'art, l'architecture… Il y a en plus des bandes dessinées, des encyclopédies, des guides de voyages, et toute sorte d'autres livres que je ne saurais énumérer sans vous faire sombrer dans la plus grande torpeur. Et voilà que, soudainement, je tombe sur cette belle citation de Maeterlinck, comme un bouton de rose couvert de rosée, comme une belle surprise au détour d'un chemin, comme un rendez-vous imprévu, inattendu ! Citation donc, qui en quelques lignes, en une seule phrase, résume de façon tellement limpide et bienfaisante ce que j'avais envie d'exprimer, d'écrire, et de développer sur le thème de la prière…
Car en fait, qu'est-ce que la prière, si ce n'est ce refuge, ce jardin secret, cet abri intérieur où se tissent et s'élaborent, par l'effet d'une mystérieuse alchimie, les mouvements les moins perceptibles de l'âme ? Creuset de ma foi, forge intime où se construisent aujourd'hui les forces et les énergies de demain, la prière est dialogue, elle est rencontre, mais aussi recherche, périple, aventure, exploration…
Par contre, le Saint-Esprit, le consolateur, celui qui a été envoyé pour nous « faire connaître toutes choses et nous conduire dans toute la vérité », ne se présente pas souvent au garde-à-vous en « groom de service » ! La prière nous invite effectivement, d'abord et en tout premier lieu, à une démarche personnelle, à un point de départ, à une mise en route, une mobilisation, un premier pas, qui sera suivi d'autres pas, qui dessineront progressivement, l'un après l'autre, l'ébauche d'un chemin, la trace d'un parcours, la trace d'une vie, et cette vie, c'est la nôtre !
Il existe malheureusement des gens qui se considèrent comme des experts, ou comme des « professionnels » de la prière. On ne peut bien sûr qu'avoir du respect et de l'admiration pour ceux qui font preuve de discipline et de rigueur dans leur vie de prière personnelle et communautaire.
Mais en même temps, je ne peux résister à la tentation de citer ce poème de Jules Supervielle, extrait de " La Fable du Monde" parue aux éditions Gallimard
PRIERE A L'INCONNU
Voilà que je me surprends à t'adresser la parole,
Mon Dieu, moi qui ne sais encore si tu existes
Et ne comprends pas la langue de tes églises chuchotantes.
Je regarde les autels, la voûte de ta maison,
Comme qui dit simplement : voilà du bois, de la pierre,
Voilà des colonnes romanes.
Il manque le nez à ce saint.
Et au-dedans comme au-dehors, il y a la détresse humaine.
Je baisse les yeux sans pouvoir m'agenouiller pendant la messe,
Comme si je laissais passer l'orage au-dessus de ma tête.
Et je ne puis m'empêcher de penser à autre chose.
Hélas ! j'aurai passé ma vie à penser à autre chose.
Cette autre chose, c'est encore moi.
C'est peut-être mon vrai moi-même.
C'est là que je me réfugie.
C'est peut-être là que tu es.
Je n'aurai jamais vécu que dans ces lointains attirants.
Le moment présent est un cadeau dont je n'ai pas su profiter.
Je n'en connais pas bien l'usage.
Je le tourne dans tous les sens,
Sans savoir faire marcher sa mécanique difficile.
Voici une prière qui doute, qui tâtonne, qui cherche, et qui va même jusqu'à trébucher. Prière à la fois malhabile et étincelante, précieuse parce que fragile. Poème balbutiant, ce dialogue timide et hésitant, porteur de tant de questionnements, de tant de regrets, n'en est pas moins édifiant de par sa fraîcheur et son innocence, j'irais même jusqu'à dire sa candeur. Dans cette perspective, ce poème nous invite à considérer toute prière comme une « nouvelle naissance », une démarche unique et spontanée, qui échapperait à toute forme de préformatage, ou de préconditionnement. Nulle trace de rituel dans cette parole désarmée et désarmante. Mais quelle étonnante sincérité, quel impact troublant !
C'est la prière du « pauvre nul », que le pharisien toise, dans l'évangile, en bénissant Dieu de ne pas être comme « ce pauvre pécheur ». C'est la prière de celui dont Jésus dit qu'il se relèvera « justifié », alors que le pharisien est déjà coulé dans le marbre de son autosatisfaction depuis trop longtemps ! C'est la prière de ce pauvre type, que j'aimerais tellement voir devenir un bon paroissien fidèle et dévoué de ma chère église X ou Y…
Et cette prière étrange de l'incroyable incroyant, se poursuit, comme s'il nous fallait encore d'avantage accepter d'être bousculé, et roulé de droite et de gauche, comme une vulgaire balle de coton :
Mon Dieu, je ne crois pas en toi, je voudrais te parler tout de même.
J'ai bien parlé aux étoiles, bien que je les sache sans vie,
Aux plus humbles des animaux, quand je les savais sans réponse,
Aux arbres qui, sans le vent, seraient muets comme la tombe.
Je me suis parlé à moi-même, quand je ne sais pas bien si j'existe.
Je ne sais si tu entends nos prières, à nous les hommes,
Je ne sais si tu as envie de les écouter.
Si tu as, comme nous, un coeur qui est toujours sur le qui-vive
Et des oreilles ouvertes aux nouvelles les plus différentes
Je ne sais pas si tu aimes à regarder par ici.
Pourtant je voudrais te remettre en mémoire la planète terre
Avec ses fleurs, ses cailloux, ses jardins et ses maisons
Avec tous les autres et nous qui savons bien que nous souffrons.
Je veux t'adresser sans tarder ces humbles paroles humaines
Parce qu'il faut que chacun tente à présent tout l'impossible.
Même si tu n'es qu'un souffle d'il y a des milliers d'années
Une grande vitesse acquise
Une durable mélancolie
Qui ferait tourner encore les sphères dans leur mélodie
Je voudrais, mon Dieu sans visage et peut-être sans espérance
Attirer ton attention parmi tant de ciels vagabonde
Sur les hommes qui n'ont pas de repos sur la planète.
Ah ! si tu existes, mon Dieu, regarde de notre côté.
Viens te délasser parmi nous.
La terre est belle, avec ses arbres, ses fleuves et ses étangs,
Si belle, que l'on dirait que tu la regrettes un peu
Mon Dieu, ne va pas faire la sourde oreille
Et ne va pas m'en vouloir si nous sommes à tu et à toi
Si je te parle avec tant d'abrupte simplicité.
Je croirais moins qu'en tout autre en un Dieu qui terrorise.
Plus que par la foudre, tu sais t'exprimer par les brins d'herbe
Et par les jeux des enfants et par les yeux des ruisseaux.
Ce qui n'empêche pas les mers et les chaînes de montagnes.
Tu ne peux pas m'en vouloir de dire ce que je pense
De réfléchir comme je peux sur l'homme et sur son existence
Avec la franchise de la terre et des diverses saisons.
Et Paraboles.net dit : AMEN !
Patrick GHEYSEN , pour Paraboles.net
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Date : 21-04-2007
Titre de l'article : La Prière de l'incroyable incroyant
Nom ou Pseudo : Annik
Pays : France
Réaction : Quelle belle prière et merci de me la faire découvrir.
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