Libérons-nous
du regard des autres !
Par Flavia Mazelin Salvi.
Madame Figaro
Amies, amants, parents,
enfants, rivales...
Ils
nous ont tous à l'oeil. S'il
est juste et bienveillant, leur regard stimule. Exigeant, il peut aussi nous
pousser à l'échec.
Dans les yeux de papa-maman
Tout part encore de là : chargé de
l’histoire
consciente et inconsciente du
père et de la mère, le regard parental n’est jamais neutre.
Oscillant, selon les
cas, entre bienveillance et exigence, il est celui qui nous donne notre place
dans la famille et qui détermine en grande partie la qualité de
notre future vie émotionnelle et relationnelle. Agnès, 41 ans, « plutôt
sûre d’elle et bien dans sa peau », a mis des années
avant de se libérer
du regard paternel «
rempli d’exigence » et d’oser faire des choix personnels. « Depuis
l’école primaire, je sentais le regard de mon père
qui disait : “Vise
plus haut,
améliore-toi.” » Résultat : la jeune femme multiplie
diplômes et concours pour
combler les attentes d’un père qui a toujours considéré la
réussite sociale comme une priorité.
«
Son regard m’a donné confiance en moi. Mais il a aussi étouffé mes
désirs
personnels. » Louise, 36 ans, a fait l’expérience inverse.
Benjamine d’une
fratrie de quatre enfants, elle s’est longtemps vécue comme « transparente,
sans identité ni rôle vraiment définis ». Il
lui a fallu tâtonner longtemps
avant de trouver sa place. Un regard parental juste, nécessaire à une
bonne
construction narcissique, « est un regard qui reconnaît l’enfant
comme une
personne à part entière et non comme une prolongation de soi,
souligne Isabel
Korolitski, psychanalyste. C’est aussi un regard qui ne façonne
pas mais qui
soutient ». Cécile, 38 ans, s’est rendu compte, au
cours d’une thérapie
entreprise pour comprendre pourquoi elle était abonnée aux échecs
amoureux,
qu’elle avait intégré le regard d’une mère « profondément
anxieuse et
pessimiste ». « Elle me voyait comme elle se voyait, c’est-à-dire
vulnérable et manquant totalement de confiance en elle, raconte-t-elle.
Il m’a fallu des mois et des mois de travail pour que je comprenne
que cette
personne dépendante et fragile, ce n’était pas moi. »
Attentions
aux projections !
« Dans ses yeux, je me sens désirable » ou,
au contraire, « Il attend trop de moi » ou
encore « Il ne me voit pas comme je suis »...
Chaque
relation amoureuse se construit avec le regard que l’autre pose sur soi.
Réalité
et fantasmes s’y mêlent étroitement. Si, dans les premiers
temps de la relation,
le regard amoureux a tendance à valoriser, à embellir et à renvoyer
une image
extrêmement positive, il se modifie au fil du temps, à mesure
que le réel gagne
sur l’imaginaire. Parfois, les désirs, les projections de l’autre
sur soi se
révèlent trop forts, trop lourds.
« Ma compagne me voyait
comme un battant, comme quelqu’un
qui assurait dans tous les domaines, témoigne
Louis, 43 ans. Mais quand j’ai
eu la
possibilité de monter ma boîte et que j’y ai renoncé parce
que je ne me sentais
pas prêt à quitter Paris, j’ai compris que je la décevais.
Du superhéros, je
devenais M. Tout-le-monde. » Dans ce passage à la réalité,
la relation peut
gagner en maturité ou perdre de sa force. Accepter de ne pas être
conforme aux
attentes de son partenaire et lui accorder ce même droit, c’est
cela qui fait
une relation adulte et constructive. « Ce qui caractérise les
relations, qu’elles soient amoureuses, familiales ou professionnelles,
c’est
la peur de ne
plus être aimé », avance Jacques Arènes, psychanalyste.
Chacun se conforme alors aux attentes réelles
ou supposées de son partenaire,
au prix parfois de grandes souffrances. Cette dépendance,
Isabelle, 44 ans, l’a
vécue dans son couple. Elle s’est, selon ses termes, littéralement
coulée dans
l’idéal féminin de son mari. « J’étais
Madame Parfaite, toujours disponible, à l’écoute, de
bonne humeur, maman et maîtresse dévouée,
jusqu’à la mort de ma
mère, que j’ai très mal vécue. Là, quelque
chose a craqué, et ma belle façade
s’est lézardée. Nous avons divorcé deux ans plus
tard. » Aujourd’hui,
Isabelle vit avec un homme qui l’aime comme elle est, avec ses bons jours
et ses
mauvais jours. « Nous vivons le règne de la séduction obligatoire,
analyse Jacques Arènes. Dans une société marchande où même
la relation est devenue un lieu de transaction, on met toute son énergie à peaufiner
son image
et on devient excessivement dépendant du regard de l’autre. Lorsque
ce regard
est positif, on a une bonne image de soi; lorsqu’il est négatif,
on
s’écroule. »
Et moi, et moi, et moi !
D’où la
nécessité parfois de
bousculer les étiquettes et de passer outre les
attentes des autres pour s’affirmer. Laure, 39 ans,
a dû batailler
ferme pour
s’imposer sans faire de concessions. « J’ai été nommée à la
tête d’un service qui fonctionnait comme une petite famille.
Ce n’était
pas du tout ma
conception des choses, je sais que je passe encore pour une chef tyrannique,
mais tant pis. Je veille à me montrer juste et compréhensive,
mais je ne suis pas là pour jouer la“mamma” de service. » Cultiver
la saine remise en question, oser affronter
la peur de déplaire, de décevoir et parfois même de choquer,
c’est la condition
nécessaire à une affirmation de soi sereine. « Nous vivons
une époque d’hypersensibilité narcissique, constate
Jacques Arènes,
où la moindre critique est vécue comme une agression. Pour
ne pas déplaire,
on fait le dos
rond et on nourrit rancoeurs et frustrations. Or, on peut critiquer et recevoir
la critique, si l’on sent que l’intention de celui qui nous l’adresse
est
positive, qu’elle cherche à nous faire progresser et non à nous
blesser.
»
Positifs ou négatifs, certains regards
peuvent à la
longue être vécus comme
un carcan. Ne plus être vu par un seul prisme, si valorisant
soit-il, cela
devient alors un besoin vital. « Vouloir s’affranchir de la dépendance
aux regards des autres pour “accoucher de soi” est une étape
indispensable dans
le processus de maturité , explique Jeanne
Simon, psychothérapeute.
C’est ce que Jung appelait le processus d’individuation. Il s’agit
d’exprimer la part la plus singulière de soi, celle que les rôles
sociaux ou
familiaux ont pu étouffer. »
Jamais trop tard
Ce n’est
pas un hasard si c’est autour de la
quarantaine que certains rôles
ou que certaines étiquettes deviennent trop lourds à porter. « Cette
période de la vie, explique Françoise Millet-Bartoli
, psychiatre et psychothérapeute, est propice aux grandes remises
en question. » On
voudrait laisser plus de place à la vraie personne et moins au personnage.
Quelle direction aurais-je pris si j’avais été moins dépendant
du regard
parental, moins soumis aux attentes de mon conjoint, comment sortir de ce rôle
qui m’emprisonne? « Ce sont des interrogations qui reviennent très fréquemment
en consultation. » Et pour échapper à ces
regards qui renvoient
une image trop réductrice de soi, certains en passent par des changements
radicaux ou des ruptures brutales. C’est la fameuse crise du milieu de
vie.
« Certains regards deviennent insupportables,
surtout si on a le sentiment d’avoir fait fausse
route dans sa vie professionnelle comme dans sa
vie privée, poursuit Françoise Millet-Bartoli. On est alors
tenté de rendre l’autre responsable de nous avoir empêché de
vivre notre vraie vie, de
nous avoir coupé les ailes. Or, c’est en s’interrogeant
sur ses vrais désirs et
ses besoins, en s’accordant le droit et les moyens d’y répondre,
que l’on peut
justement s’affranchir du regard des autres. » À condition
que l’on garde à
l’esprit qu’assumer son désir, c’est aussi prendre
le risque de bousculer son
entourage dans ses habitudes et son confort.
Claire a coupé ses cheveux,
que tout son entourage considérait comme sa
parure, elle se préfère avec une coupe à la garçonne,
qui correspond davantage à
sa personnalité. Marianne a abandonné les régimes amaigrissants
pour vivre comme
une « belle ronde bien dans sa peau ». Agnès, au grand dam
de son père,
avocat renommé, a quitté la direction d’un service juridique
pour créer avec une
amie une ligne de vêtements pour enfants. À la clé, toutes
ont redécouvert une
nouvelle façon de vivre en accord avec soi et ont fait l’expérience
d’une
liberté nouvelle. « Souvent, on se restreint soi-même en
donnant trop d’importance aux regards des autres, témoigne Agnès,
et c’est lorsqu’on
se donne les moyens de s’en libérer qu’on se rend compte
qu’au fond on a mis
soi-même des barreaux à ses fenêtres. » Ne
plus attendre de validation dans
le regard des autres, ne plus redouter leur jugement, c’est aussi cela
la
maturité.
Madame Figaro
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